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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/164

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contre Buenos-Ayres. Les chiffres que nous poserons plus loin fixeront nettement l’importance de nos relations pacifiques avec ce pays ; mais auparavant il nous faut présenter en regard le tableau de l’État Oriental, dont les destinées ont été de tout temps si bizarrement enchevêtrée avec celles des provinces argentines, et qui, dans la guerre d’invasion qu’on demande, devrait être la première étape des armes de la France.


III. – L’ÉTAT ORIENTAL.

La Bande Orientale offre presque partout d’agréables aspects. Là le ciel et la terre semblent sourire à l’homme : c’est une gracieuse succession de coteaux découverts et de vallons ombragés, au fond desquels l’âpre souffle des pampas ne parvient : as à dessécher les ruisseaux. Le Rio-Négro coupe cette contrée en deux parties, à peu près comme la Loire traverse notre France ; une puissante rivière ou plutôt un fleuve, l’Uruguay, la borne à l’occident, et les eaux de la Plata baignent comme une mer, sa frontière méridionale ; mais les entrailles de cette terre ne recèlent pas le moindre filon d’or, elle n’était sur le chemin d’aucune mine : les Espagnols la dédaignèrent, et s’ils se décidèrent enfin à y jeter quelques colons, à la disputer aux sauvages, ce fut pour empêcher les Portugais de s’y établir.

L’histoire n’a point ici ces grandes et simples lignes qui marquent si nettement la race des pampas ; la Bande Orientale est un champ de bataille où Brésiliens, Argentins et gauchos nomades viennent se confondre. À la proclamation de l’indépendance, la province tomba tout d’abord (1815) aux mains de son excellence le seigneur Artigas, très haut protecteur de l’Amérique du Sud, vrai brigand dont les ordres s’exécutaient de la frontière du Brésil à la Cordilière des Andes par Santa-Fé. Il faudrait remonter aux légendes du temps de Richard Coeur-de-Lion pour trouver quelque chose d’analogue au pouvoir étrange qu’exerça cet homme. Ce qu’on nomme aujourd’hui l’État Oriental le comptait au plus alors trente-cinq mille habitans ; Montevideo seule en renfermait quinze mille, presque tous Espagnols ; le reste vivait éparpillé dans les estancias, où une chapelle avec son presbytère prenait le nom de village. Une estancia on le sait, est une ferme de plusieurs lieues carrées d’étendue, particulièrement destinée à l’élève des bestiaux. La maison ou plutôt la cabane du maître et de la famille en occupe le centre ; l’estanciero surveille de là ses péons ou gauchos à gage qu’il paie, pour soigner le bétail. Il se charge de leur fournir tout ce qui est nécessaire à la vie ; mais : nul engagement ne les enchaîne : ils restent libres de partir, de changer de maître ou de demeure, de vagabonder au gré de leurs caprices. Là comme au Paraguay, comme dans la Confédération Argentine, la frontière, mal, définie, laisse une