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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/163

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aujourd’hui comme une commotion électrique au bout de la république, s’arrêteraient soudain ; les derniers des citoyens se retourneraient contre moi et me pendraient. Mais ils savent que la première maison qui sera brûlée à Buenos-Ayres, quand il le faudra, est celle de Juan Manuel, et c’est moi qui y mettrai le feu ; ma famille se dévouera avec moi ; je suis dans le vœu de ma patrie ! » Et les applaudissemens frénétiques avec lesquels les représentans accueillent les messages où il leur fait part de sa détermination de résister à l’Europe montrent qu’il a su rencontrer la fibre populaire. Il faut le dire à sa gloire : dépositaire d’un pouvoir immense, il n’en eut jamais le vertige. Austère dans sa vie, d’un désintéressement sans bornes, depuis que l’ordre est rétabli à Buenos-Ayres, que son autorité n’est plus contestée, il n’y a pas une exécution, pas même un emprisonnement pour cause politique. Le seul titre auquel il aspire hautement est celui de restaurateur de l’ordre et des lois dans sa patrie. Sa vie a été une lutte continuelle : lutte acharnée à l’intérieur pour étouffer les partis qui, pendant trente ans, ont fait de la Confédération Argentine un théâtre d’anarchie et de troubles sanglans ; lutte à l’extérieur, pour comprimer les sauvages ’et les refouler au fond de la Patagonie, pour constituer la nationalité argentine contre les prétentions exorbitantes des nations de l’Europe, pour fondre en un corps unique, dont il est la tête et l’ame, ces provinces éparses dans les solitudes de l’Amérique. Rien ne bronche aujourd’hui sous sa loi. Il a introduit dans son pays la culture des céréales, et Buenos-Ayres, qui tirait ses farines des États-Unis, peut en exporter aujourd’hui. Il a poussé les estancias jusque dans le Tandil, à quatre-vingts lieues au sud-ouest ; il est le plus ardent promoteur de la propagation des bêtes à laine dans les pampas ; le commerce afflue à Buenos-Ayres ; l’émigration étrangère y déverse chaque année des milliers de travailleurs ; on compte plus de vingt-deux mille Français dans la seule province de Buenos-Ayres : de ces Français basques et des Irlandais qui s’y joignent sortira une race qui ne le cédera point en énergie aux premiers gauchos, et qui prendra, soyez-en sur le caractère de la terre. Le général Rosas a su aligner son budget et donner une valeur monétaire au papier, naguère si déprécié ; les communications manquent encore, mais laissez-lui la paix, et il saura bien sillonner la pampa de routes commodes et sûres. La liberté, cette nourriture des nations fortes, agit au berceau des peuples comme les liqueurs ardentes dans l’allaitement d’un enfant : elle tue. Qui donc parmi nous oserait encore faire un crime au général Rosas de la mesurer au pays qu’il a tiré du chaos ?

Tel est l’homme qui personnifie aujourd’hui aux yeux de l’Europe la Confédération Argentine, et avec lequel nous nous sommes rencontrés face à face en intervenant dans la Plata Ces détails suffisent pour faire connaître les obstacles qu’aurait a vaincre une expédition dirigée