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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/158

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Quand le pampero apportait des tourbillons glacés, on se blottissait dans un coin de la hutte : le vent et la pluie passaient à travers les trous nombreux du mur, par les déchirures du chaume ; mais qui s’en souciait ? On dormait d’un profond somme. Au jour, on se secouait, chacun sellait sa monture, et tandis que le léger potro (poulain) emportait comme le vent le jeune gaucho, l’ami le suivait long-temps du regard, et, quand il disparaissait sous la courbure de la plaine, lui jetait encore comme adieu Buen mozo este Juan Manuel !

De dix en quinze lieues sont des relais de poste pour les coureurs des pampas, points de rendez-vous toujours désirés ; des troupes de chevaux, paissent aux alentours ; parfois un ombou les signale, l’ombou, qui est dans les pampas ce qu’est le palmier dans les sables de la Nubie ; le plus souvent aussi la hutte se confond avec les teintes uniformes du sol. Là se réunissent les pâtres ; on cause à cheval, on propose la partie de cartes, car tout gaucho en porte nécessairement un jeu dans quelque pli de son vêtement ; les chevaux s’approchent front à front, la bride sur le cou ; on étend sur leurs têtes un poncho, et, sur ce tapis improvisé, on joue tout ce qu’on possède ; on perd, on gagne du même front, Le ciel est beau, les poumons sont dilatés par plusieurs heures d’un galop presque aérien ; les yeux rayonnent d’espoir, on échange ses rêves. Quels vœux pourrait encore former un homme sur la terre, quand il possède un poncho de Tucuman tissu de pure laine de vigogne, des guêtres soyeuses de la peau d’un veau arraché au ventre de sa mère, une selle où chevaucher dix-neuf heures de la journée, et reposer sa tête cinq heures »de la nuit, des éperons de Castille à larges molettes pour enfoncer aux flancs d’un cheval indompté cette ardeur qui vous brûle de dévorer l’espace ? L’amour, qu’est-ce dans ces déserts, où la plus jolie china, si vous lui demandez quel est le père de l’enfant qu’elle berce dans ses bras, vous répond : « Appelez-le Légion, ou : Qui sait ? » (Llame-le Legio, ou, quien sabe ?)

La grande préoccupation du gaucho, ce sont les incursions des sauvages. Entre les deux races, il y a haine violente, implacable, qui va jusqu’à la fureur ; guerre d’extermination, souillée de cruautés qui font frémir. Jamais gaucho ne parle des Indiens qu’en grinçant des dents. Don Juan Manuel avait l’horreur instinctive du sauvage ; la chronique de Buenos-Ayres prétend qu’une tradition de famille rend chez lui cette haine encore plus ardente ; son grand-père maternel, Basque français, fut pris, dit-on, par les Indiens, cousu dans une peau de boeuf, traîné dans une lagune et livré aux oiseaux de proie [1]. Dès

  1. Ce sont les récits de Buenos-Ayres. Voici ce que nous croyons être la réalité. Cet aïeul maternel de Rosas avait nom don Clément Lopez de Osorio. Surpris par les Indiens dans son estancia du Rincon del Salado, au point où ce ruisseau se jette dans la mer il fut massacré avec son fils André le 13 décembre 1788.