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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/156

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proie du premier bandit armé d’une lance qui a su réunir une poignée de scélérats ? C’est comme si la piraterie devenait la loi des mers.

Ce désordre dura jusqu’en 1829, époque où un chef de la campagne, don Juan Manuel de Rosas, — indigné de l’ambition stérile et brouillonne des citadins, qui renversait les uns sur les autres gouverneurs, directeurs, présidens, comme le vent du sud-ouest abat chaque été sur les trèfles la forêt de chardons desséchés qui couvre les pampas, — vint, à la tête de ses gauchos, leur imposer, comme Francia au Paraguay, l’ordre et substituer une pratique sévère à des rêveries politiques.

Il y a dix ans déjà [1], et dans une circonstance analogue, au moment où M. l’amiral de Mackau venait, comme M. le contre-amiral Le Prédour, de signer un traité avec le gouvernement : de Buenos-Ayres, nous soutenions que le pouvoir ; du général Rosas reposait sur le sens intime de sa nation. Aujourd’hui, vingt années d’un gouvernement qui a défié toutes les révolutions et que les expéditions de la France et de l’Angleterre n’ont fait qu’affermir parlent plus haut que toutes les phrases. Il faut bien en convenir : notre intervention a fait du général Rosas un personnage héroïque. Sa vie est passée aujourd’hui à l’état de légende, et il y prête volontiers pour se donner du prestige. En vérité, nous ne voyons pas un grand intérêt à contester des particularités qu’accréditent les personnes de son intimité et qui nous semblent éclairer d’une vive lumière l’état du pays. Depuis assez longtemps son portrait, ne nous arrive guère que tracé de la main des hommes qu’il a vaincus. C’est le Rosas des gauchos qu’il nous importe d’apprécier.

Quoique né à Buenos-Ayres en 1793, don Juan : Manuel, comme beaucoup d’autres descendans des anciens gouverneurs du pays, se vante d’être un fils des pampas. Les premières scènes de sa vie furent celles du désert. Une peau de bœuf suspendue par quatre cordés au toit de la cabane fut son berceau. Dès l’âge de trois ans, il courait après le premier poulain lâché dans la prairie et se hissait sur son dos en s’accrochant à sa queue. Là aussi à l’aise qu’on nous peint les centaures, il jouait aux barres avec les gauchillos du voisinage, courait des journées entières un steeple-chase immense, sans plus se soucier des marécages, des terriers de biscachos (espèce de lapin qui terre dans les pampas), que l’antilope poursuivie par le chasseur. Il s’exerçait à lancer ses bolas et son lasso, d’abord aux jumens et au bétail de la ferme, puis aux autruches et aux gazelles qui passaient aux environs, enfin aux jaguars et aux lions du désert.

On le mit à l’école à Buenos-Ayres ; aujourd’hui encore il fait coquetterie de la belle écriture qu’on lui enseigna ; il servit même (en

  1. Voyez la livraison du 15 février 1841.