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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/153

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les têtes par millions. Si l’Espagne eût consulté d’abord l’intérêt de sa colonie, elle aurait facilité l’échange de cette richesse improvisée, d’un côté avec le Pérou, qui avait besoin de mules et pouvait les payer en argent, de l’autre avec l’Europe, dont les produits manufacturés se fussent trouvés soldés par l’exportation des cuirs du pays. La cupidité de quelques monopoleurs contraria cette marche naturelle : ces spéculateurs ne voulaient pas que le commerce suivit une voie dont ils n’eussent pas eu le privilège exclusif, et les produits exubérans des pampas furent condamnés à périr inutiles sur le sol, ou à se multiplier indéfiniment sans profit pour les propriétaires ; mais il y a dans la nature même des choses une force que les plus mauvais gouvernemens essaient en vain d’étouffer : la contrebande prit la place du commerce régulier qu’on proscrivait. Buenos-Ayes ouvrit ses routes avec le Chili et le Pérou à travers les pampas, et les Anglais de leurs vaisseaux, les Portugais par leurs possessions limitrophes, pratiquèrent audacieusement leurs opérations illicites sous les yeux et souvent, même avec la connivence de l’autorité chargée de les arrêter. Dans ces conditions, il ne fallut pas moins de deux siècles à Buenos-Ayres pour se développer, pour devenir l’entrepôt si fortement réclamé par le commerce du Nouveau-Monde. Elle constitua un gouvernement séparé du Paraguay en 1620, et fut le siège de la vice-royauté de la Plata en 1776, époque vers laquelle l’esprit du siècle rompit les barrières tyranniques des monopoleurs, et laissa enfin le commerce suivre sa voie. Tels furent les commencemens de Buenos-Ayres et la raison de son importance en Amérique.

La rivalité qui se poursuit de nos jours entre cette ville et Montevideo, entre les deux rives de la Plata, on la retrouve en germe dans l’exclusivisme de l’Espagne et surtout dans la contrebande provoquée par son esprit de prohibition. Toujours Buenos-Ayes dut se tenir en garde contre Montevideo. Le Portugal prétendait étendre jusqu’au Parana les limites du Brésil et embrasser la province Orientale tout entière ; alors nul point de la frontière espagnole n’eût été à l’abri de la contrebande, dont le principal foyer eût dominé Buenos-Ayres même. En face de cette ville et sur la rive opposée du Rio de la Plata, le massif de collines qui accidente le sol de la Bande Orientale projette une arête ou petit contrefort doucement incliné en amphithéâtre qui vient se perdre dans les eaux boueuses du fleuve. La rivière en cet endroit n’a que sept lieues de largeur ; les deux rives, en se resserrant, forment comme le col d’un entonnoir qui va ensuite en s’évasant jusqu’à l’Océan. Une brume, très épaisse à certaines époques de l’année, cache la plupart du temps les deux bords l’un à l’autre ; mais parfois l’air l’épure tout à coup et devient si transparent, que des plats rivages de Buenos Ayres ont distingue, avec une netteté parfaite, les lignes onduleuses