Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/147

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


peuplade était assurée, le surplus allait au marché de Buenos-Ayrec s’échanger contre les produits de l’Europe, contre des vêtemens sacerdotaux, des vases sacrés, des armes et autres objets destinés à la réduction des sauvages du voisinage. Le dimanche appartenait à Dieu ; C’était aussi le jour des fêtes et des réjouissances publiques, des danses, des jeux de bagues, des tournois et courses de taureaux. Les armes alors étaient retirées de l’arsenal ; cavalerie, infanterie, s’exerçaient aux manœuvres militaires sous la direction d’un père jésuite, parfois même de quelque aventurier étranger que le hasard avait amené dans les missions [1] ; car l’entrée en était sévèrement interdite, même aux Espagnols. Telle était l’admirable discipline de ces troupes, qu’elles furent l’auxiliaire le plus sûr des gouverneurs de Buenos-Ayres, soit contre les Portugais ; soit contre les sauvages insoumis, soit même contre les créoles révoltés, et pourtant leur humilité fut telle qu’un colonel à la tête de son régiment, au retour d’un siège où ils étaient montés à l’assaut en s’accrochant à la muraille avec leurs dents, leurs pieds, leurs mains, s’inclinait sur un signe du prêtre pour recevoir en punition d’une peccadille douze cous de fouet, et lui disait en baisant la main qui l’avait frappé : Aguyebé, cheruba, chemboara gua a teepé ! (Dieu vous bénisse, mon père, car vous m’avez fait voir mon péché.)

Ce gouvernement, si merveilleusement adapté aux mœurs des indigènes, ne s’était établi qu’au milieu d’une opposition violente. L’histoire du XVIIe siècle est remplie des luttes des jésuites avec les Espagnols de l’Assomption et les anciens commandeurs, qui défendaient pied à pied leurs privilèges usurpés. Au commencement du XVIIIe siècle, un terrible orage éclata contre les jésuites ; les habitans les chassèrent de l’Assomption et proclamèrent le gouvernement républicain au cri de commune ! commune ! Pendant douze années, cet esprit de révolte se maintint, et le gouverneur de Buenos-Ayres ne parvint à l’étouffer qu’en s’appuyant sur les cinq régimens des missions. Enfin cet empire, qui avait fait pendant plus d’un siècle et demi le bonheur d’une population de cent vingt mille indigènes, s’effaça sous un souffle de l’esprit philosophique et périt d’un trait de la plume royale qui signa l’expulsion des jésuites de l’Amérique espagnole. Maintenant, au lieu de ces champs si bien cultivés, de ces millions de têtes de bétail, de ces villages groupés autour des temples où l’or étincelait en coupoles et en colonnades, on ne rencontre qu’un désert couvert de ronces, que des animaux sauvages et des bêtes féroces, que des ruines jonchant çà et là le sol ; la race humaine a fui, elle s’est dispersée dans les bois ou a péri

  1. On peut encore trouver aux archives des affaires étrangères un mémoire adressé au régent par un de ces aventuriers.