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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/145

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Les jésuites ont eu des établissemens par toute l’Amérique ; mais, au Paraguay, ils fondèrent un véritable royaume. C’est sans contredit un des plus curieux épisodes de l’histoire moderne. Voici ce qu’ils trouvèrent dans ce pays quand ils arrivèrent au commencement du XVIIe siècle : dans les commanderies, une population réduite à la servitude personnelle, esclave, bien qu’on n’en trafiquât point sur le marché ; hors de ces établissemens, des tribus sauvages dispersées dans les bois, traquées d’un côté par les Espagnols, qui recrutaient des travailleurs, de l’autre par les Portugais de San-Pablo, connus sous le nom de Mamelucks, espèce de forbans recrutés parmi tous les bandits de l’Europe, et qui parcouraient les forêts du Nouveau-Monde pour y faire des malocas, c’est-à-dire des razzias de créatures humaines, qu’ils allaient vendre sur les marchés du Brésil. Armés des ordonnances royales et de la faveur qui était à la cour un privilège du confessionnal, les jésuites tonnèrent contre la servitude personnelle et le servage de glèbe ; ils forcèrent les gouverneurs du Paraguay à rendre des arrêts contre les commandeurs, qui résistèrent par toutes sortes de moyens. Ils se firent ensuite concéder toute la zone comprise entre les possessions brésiliennes et les commanderies du Paraguay ; bornées au massif de l’Assomption, prolongé jusqu’à trente ou quarante lieues de la capitale, et fondèrent les missions qui devaient réduire à la civilisation les Indiens effarouchés. Pour faire une réduction, ils élevaient une église et groupaient alentour des habitations d’Indiens qui vivaient en communauté sous un supérieur jésuite. Ces réductions eurent des destinées bien diverses. : celles qui avoisinaient les établissemens espagnols prospérèrent tout d’abord ; mais celles qui se trouvèrent à portée des invasions des Mamelucks furent impitoyablement détruites ou forcées d’émigrer. Les jésuites de la Guayra s’enfuirent avec leurs ouailles ; ils descendirent le Parana sur une flottille de sept cents balsas, radeaux portés sur deux, pirogues réunies. Arrivés aux chutes, où le fleuve, pendant vingt-cinq lieues, se précipite et rebondit d’abîme en abîme, ils perdirent trois cents balsas, et force leur fut de s’ouvrir un chemin dans les forêts vierges, à travers des réseaux de lianes sans cesse renaissans ; des rochers tombant en précipices, des lits de fougère recouvrant des crevasses sans fond où des familles entières disparaissaient, trempés de l’écume des cataractes et tremblant avec le sol que les secousses de cet effroyable torrent ébranlaient sous leurs pieds. Ils travaillaient tout le jour en chantant des hymnes et des cantiques, et le soir, après avoir préparé leurs abris, arrêtés sur la rive du fleuve, ils entonnaient en chœur le psaume de l’exil mêlant ainsi au roulement des cataractes et aux déchiremens de la tempête dans la forêt les notés sacrées : Super flumina Babylonis !

Cependant les forbans harcelaient les exilés comme des loups affamés