Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/143

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


flot de conquérans venus d’un point opposé leur fit barrière et les arrêta court. Le rêve d’or était détruit ; pas une parcelle de ce métal ne se trouvait dans l’immense espace que bornent à l’ouest la Cordilière du Chili, et à l’orient les montagnes du Brésil. Il fallut se replier sur l’Assomption, Buenos-Ayres même avait été abandonnée en 1539, et, dès cette époque, les héroïques aventuriers avaient pu voir, en se comptant, qu’ils faisaient à la conquête une litière de leurs corps ; de plus de trois mille hommes venus d’Espagne, il n’en restait que six cents. Leurs chefs aussi étaient morts ; heureusement ils mirent à leur tête un soldat de génie qui donna le sol pour base à leurs illusions et en fit une réalité.

La nation guaranie occupait les bords du Paraguay et du Parana sur presque toute l’étendue de leur cours ; race douée de peut d’instincts guerriers et disposée à plier sous un maître. Irala, c’était le nom de l’aventurier, transforma ses compagnons d’armes en une sorte d’aristocratie militaire ; il les substitua aux caciques et leur distribua des commanderies et des Indiens de glèbe au nombre de vingt-six mille. « Bientôt, dit un poète pionnier de la conquête, ces hommes, qui n’étaient, en Espagne que bûcherons, jardiniers ou pêcheurs, ne rêvèrent plus que seigneuries, grosses fermes ou grasses métairies, » si bien qu’à la fin du siècle, dans un rayon de six à sept lieues autour de l’Assomption, on comptait deux cent soixante-douze fermes et cent quatre-vingt-sept vignobles, qui renfermaient dix-huit cent mille ceps de vigne. Irala recourut au procédé d’Alexandre : il fondit les conquérans avec la race conquise ; les Guaranis s’empressèrent de mettre leurs filles et leurs sœurs dans la couche du seigneur pour obtenir l’honneur de l’appeler mon cousin, et les femmes elles-mêmes se livrèrent corps et ame aux Espagnols. C’est de ces unions légitimées par le temps qu’est sortie la nation paraguaya. Irala en fut le véritable fondateur : « aussi, dit encore le poète, jamais voix de Paraguayo ne s’élèvera pour le maudire. » Il se proposa de faire du Parana et du Paraguay la grande voie de communication entre l’Espagne et le Pérou ; mais, quand il voulut ouvrir cette route, il faillit rester, avec toute sa suite, ensevelis dans les marécages et les fondrières.

Fidèle à la politique du fondateur, Juan de Garay, un de ses successeurs, fonda la ville de Santa Fé comme lieu d’échelle sur le chemin de l’Assomption, et répartit vingt-cinq mille Indiens du voisinage entre ses compagnons. Sept ans plus tard, en 1580, il bâtit la ville de Buenos-Ayres ; il lui fallut trois années de combats continuels pour vaincre les Querendis, race des pampas bien autrement belliqueuse que les Guaranis, qu’il distribua à ses soldats avec les terres d’alentour. L’acte de répartition, fait en 1582, nous a été conservé comme une pièce curieuse. C’est à titre de solde de leurs frais et en récompense