Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/129

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lettres comme à d’autres époques on se faisait moine : c’est une maladie du temps. Ceux qui sont pauvres et qui cherchent à se créer une influence, ceux qui sont riches et qui cherchent à conserver leur prépondérance, les jeunes hommes possédés de cet éternel désir de la gloire et qui, pour la conquérir, auraient jadis pris une épée ou commandé un navire, les aventuriers qui auraient autrefois passé les mers pour aller chercher l’imprévu ou la fortune, les condottieri toujours prêts à servir qui les paie, tous ceux-là se font hommes de lettres, écrivains, journalistes. Ainsi, tous les désirs, toutes les ambitions intraitables du cœur humain se tournent pour trouver leur satisfaction du côté de la littérature c’est la direction unique de tous les instincts bons et mauvais des hommes de notre temps, et c’est là ce qui donne à cette profession sa grande influence. Tous ces hommes n’écrivent pas parce qu’ils sont écrivains ; mais parce qu’ils sont ambitieux, orgueilleux ou cupides, ou bien encore affamés de renommée et de gloire. Cette carrière est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le déversoir unique de toutes les passions, de toutes les inquiétudes, de tous les désirs. Parmi les écrivains de notre époque, il se rencontre les variétés d’hommes les plus dissemblables, et, pour tout dire, dans cette profession d’homme de lettres, on rencontre toutes les autres professions. Ne reconnaissez-vous pas les armées mercenaires de Carthage prêtes à quitter un camp pour l’autre, si la solde est plus forte, ou si le butin promet davantage ? N’avez-vous pas rencontré aussi parmi eux quelque Napoléon au petit pied, dénué de ressources et aspirant l’avenir ? N’avez-vous pas remarqué aussi ces paresseux mystiques dont à d’autres époques les monastères auraient été l’abri, réfugiés sous l’ombre épaisse du journal ? Voilà, je le répète encore, ce qui donne à cette carrière si périlleuse sa vitalité ; mais en même temps il est facile de voir que les obligations de l’écrivain, telles que nous les avons exposées, ne seront pas pratiquées : comment ce devoir serait-il accompli là où bouillonnent et fermentent toutes les passions bonnes et mauvaises du cœur humain ?

Hélas. ! la littérature continue à rouler dans la direction que le XVIIIe siècle lui a imprimée, et les hommes de lettres continuent en silence le rôle que Voltaire leur avait assigné ; ils se servent de la littérature révolutionnairement ; ils en font ainsi une arme de combat, un moyen politique, que sais-je ? de sorte que le monde intellectuel n’est plus qu’un vaste champ de bataille. Les hommes mêmes qui avaient suivi la voie contraire, qui marchaient, dans la route tracée par Lessing, qui ne se servaient pas de la littérature comme d’une arme, mais qui l’aimaient pour elle-même et qui la considéraient comme une fin et non comme un moyen, ont changé, eux aussi, de direction, et se sont jetés dans la mêlée des intérêts et des passions. Demandez plutôt