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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/124

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réconcilier leur expérience avec leur profession : la vie a été pour eux une maladie, comme elle était pour les autres un obstacle.

Ceux-là seuls que nous appelons les sages, ont résolu le problème parce qu’ils ont toujours reconnu des lois supérieures aux faits qui les assaillaient, qu’ils n’ont jamais renié l’idéal à cause des blessures que leur avait faites la réalité, ni dédaigné la réalité comme contraire à l’idéal, parce qu’ils ont su familiariser ensemble l’idéal et la réalité, et qu’ils ont forcé, pour ainsi dire, à une tendresse mutuelle, à un bon accord réciproque l’orgueil olympien de l’un et l’orgueil sauvage de l’autre. Ceux-là, les sages, sont donc les seuls qui soient originaux, car ce sont eux qui ont le plus et le mieux vécu. Les hommes de lettres se figurent souvent que, pour mieux observer, ils ont besoin de mal vivre, mais ils n’arrivent par là qu’au cynisme ou au ridicule.

Après ce que nous venons de dire, il est une question qu’il est presque superflu de poser : Les hommes de lettres de notre temps ont-ils rempli leur devoir ? Nous pouvons répondre : Non, en toute assurance. Qu’ils se hâtent cependant, qu’ils cessent de vivre d’une vie double, comme ils le font si bien, que les louanges qu’on leur prodigué semblent toujours adressées à l’écrivain et non pas à l’homme. Je vois venir un temps où, s’ils ne suivent pas ce conseil, ils seront définitivement rejetés. Voici quelque soixante ans que le monde écoute avec plaisir les rêveries sentimentales des uns, les cris de désespoir, les sanglots, les soupirs, les blasphèmes et les cris de révolte des autres. Les uns passent au milieu de leurs auditeurs ébahis en leur disant, le doigt sur les lèvres : « Chut ! ne me détrompez pas, je suis un poète ; vous, vous êtes des êtres de chair et de sang, trop grossiers pour me comprendre : laissez-moi mes illusions ; » les seconds effraient ces mêmes auditeurs par des cris forcenés et vont criant leur douleur à tue-tête, de telle sorte que les uns ont l’air d’idiots pacifiques qui sourient éternellement, et que les autres ressemblent à des fous furieux à qui la camisole de force serait nécessaire. Voilà les deux classes d’hommes de lettres que nous avons eues dans ce siècle : le monde les trouve bizarres, et il y a de quoi ; cependant il les excuse et souvent il les a aimés ; il les a comblés de faveurs de tout genre, précisément parce qu’ils étaient bizarres : l’excentricité la plus bouffonne est devenue la marque et le signe du génie ; mais ce qui a fait leur fortune va bientôt faire leur ruine, s’ils n’y prennent garde. Ils croient avoir conquis l’admiration du monde, ils n’ont conquis que son étonnement ; lorsque la vanité leur permettra de voir, ils s’apercevront qu’ils n’ont été que les lions, d’un moment, pour parler l’argot moderne. Le monde commence à se lasser d’écouter des sottises, de contempler des cabrioles et de s’entendre adresser des impertinences, s’il a eu le mauvais