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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1177

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« J’attendais que mon sort changeât pour vous donner de mes nouvelles, écrit-il alors. Le moment est arrivé. Cinq ou six dames du grand monde, à qui mes vers et mes chansons ont plu, ont opéré ce miracle. Je suis maintenant bien accueilli partout, prôné, caressé, occupé… Leur but est d’inspirer à tout, le monde la haute opinion qu’elles ont de mon talent, et de me faire écrire dans toutes les publications. Malheureusement il y a à ce projet un obstacle, moi. » Les camarades de Moreau ne lui sont guère moins affectueux « La nouvelle que mes vers vont enfin être imprimés a mis en grande joie tous mes amis… Il y a si long-temps qu’ils vont partout criant mon talent, qu’ils ne sont pas fâchés de trouver à leur opinion un appui… Aussi les voilà tous copiant, arrangeant mes papiers. » Ajouterai-je que le poète, gratuitement élevé par des prêtres, qu’il eut l’ingratitude d’outrager dans ses vers un jour de mauvaise humeur, compta, entre ses bienfaiteurs les plus nobles, un homme qu’il avait eu le malheur d’offenser cruellement sans le connaître ?

Il faut donc écarter comme vaines ces lamentations banales sur les rudesses de l’existence, le froid glacé de la solitude, l’horizon noir du lendemain, l’indigence cruelle de la pauvreté, la muse qui meurt faute d’un peu de bien-être et de jour, de sympathie et de pain. Il est de notre temps, en effet, des poètes qui ont tout réuni, le luxe de la vie, l’éclat de la parole, les amitiés empressées, la renommée grande et rapide, et puis au bout se sont trouvés l’échec et la chute profonde. Ensevelis dans leur triomphe, ils ne s’en relèveront pas mieux que Moreau de son adversité. Le même écueil a amené leur naufrage commun à des heures diverses, l’écueil contre lequel, en l’absence de règle morale pour les guider, sombreront inévitablement individus et sociétés : la poursuite exclusive du bonheur humain. Quand la satisfaction est posée en but suprême, que voulez-vous que deviennent des poètes avec leurs appétits de sensualité exquise, de vanité fiévreuse ? Ils vont où va leur passion. Pauvres, la misère les tourmente et l’envie les fouette ; heureux, ils se joueront de leur talent, livré aux aventures et aux caprices de l’imagination. La cupidité du succès en fera les flatteurs très humbles des goûts les plus pervers ; ce ne seront bientôt plus que des aines damnées,- poussées, selon le vent de la fortune, de l’adoration du pouvoir oppresseur à l’idolâtrie des foules anarchiques. Ainsi, toujours en dehors de la vérité et de la sincérité, n’ayant pour boussole que l’égoïsme opiniâtre et l’orgueil persistant, ils flotteront, les uns et les autres, au courant contraire des situations et des faits, au mirage trompeur des intérêts et de l’idée, sur une vaste mer d’incertitudes et de contradictions où, pas plus que la félicité, la gloire n’a de port, — cette mer où Moreau lui-même pressentait et annonçait son naufrage dans ces vers touchans :

Berçant de rêves d’or ma jeunesse orpheline,
Il me semblait, ouïr une voix sibylline
Qui murmurait aussi : — L’avenir est à toi !
La poésie est reine ; enfant, tu seras roi !
Vains présages, hélas ! Ma muse voyageuse
A tenté, sur leur foi, cette mer orageuse
Où, comme Adamastor, debout sur un écueil,
Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil !