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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1161

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n’empêchera point d’être considérable ; nous ne devons pas néanmoins passer sous silence les objections qu’on lui oppose. Il en est dans le nombre qui viennent de personnes dont nous aimons fort l’esprit et la loyauté. On peut ne point partager toutes les appréhensions de M. de Rémusat ou de M. Piscatory, on ne peut pas ne point peser beaucoup leurs argumens, surtout si l’on songe combien il a dû leur en coûter, comme l’avouait noblement M. Piscatory lui-même, de se trouver en un désaccord plus ou moins sensible avec l’homme éminent qui a mis au service de la révision l’autorité de son jugement et de sa conscience.

Il y a donc pour nous contre la révision des objections de deux sortes : il y a celles qui ne nous touchent pas et celles qui nous touchent. Les premières, nous avons eu déjà l’occasion de les mentionner ; nous demandons à nous en expliquer encore. Il y a d’abord l’objection de ceux qui soutiennent en propres termes, comme M. Madier de Montjau, que la république est de droit divin à titre encore meilleur que la monarchie légitime. Ils ne voudraient pour tout gouvernement républicain que « le gouvernement du club universel, selon l’expression de M. de Lamartine, qu’une liberté sans forme, extravasée en tout lieu et à toute heure en comices populaires, défaisant le lendemain ce qu’elle a fait la veille, etc., » et la première, la seule règle qu’ils imposeraient à cette liberté monstrueuse, ce serait justement l’impossible, ce serait de ne pas se défaire elle-même, de ne pas sortir de la république lorsque la république lui serait à son tour devenue aussi insupportable que possible. Ils concéderaient à perpétuité au peuple souverain le droit de tout changer mille et mille fois autour de lui, excepté ce fatal privilège qui le constituerait en permanence dans la révolution. « Je ne répondrai pas à M. Madier de Montjau, » a dit dédaigneusement M. de Lamartine, et ce dédain ne l’embarrasse cependant en aucune façon pour se déclarer ensuite l’apôtre du droit de suffrage illimité, comme si le fond de ces théories, qui semblent le révolter presque autant que nous, le fond de « cette utopie de l’instabilité, » pour parler encore avec lui, n’était pas précisément la jouissance illimitée du suffrage.

Rétablissez le suffrage illimité, dit M. de Lamartine, et je voterai la révision ! C’est là son objection fondamentale, unique. Otez la loi du 31 mai, et puis M. de Lamartine ne demandera pas mieux que de réviser. Nous avons bien nos motifs pour relever chez lui une objection qu’il formule d’ailleurs en commun avec la majorité, on peut dire avec la masse du parti républicain : c’est que, dans le parti en général, l’objection ainsi formulée n’est qu’un prétexte, tandis qu’elle est une nécessité de position et de convenance pour M. de Lamartine. En effet, M. de Lamartine, qui ménage toujours beaucoup de place dans sa politique aux inspirations de sa spontanéité personnelle, a grand besoin de se conserver quelque solide et visible attache avec le gros de ses coreligionnaires, car il se sépare d’eux en un autre point où le schisme doit être singulièrement douloureux et délicat. Il n’aurait aucune horreur pour la rééligibilité du président de la république, il l’a déclaré de bonne foi dans son bureau, et la déclaration était tournée en manière de compliment, afin sans doute qu’elle allât plus sûrement à son adresse. M. de Lamartine ne craint point, pour son compte, « de trop populariser la république ! » Voilà ce qui s’appelle donner aux choses un tour ingénieux ; mais aussi, pour que cette popularité