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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1156

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chant populaire vraiment moderne ? Malheureusement nous sommes obligés de nous en tenir aux suppositions. Le poète va au plus facile ; il néglige d’introduire l’élément dramatique dans ses chansons et même dans ses légendes ; il use et abuse du procédé de description, le plus commun de tous. La poésie veut, au contraire, que le poète brise l’enveloppe extérieure des objets pour en pénétrer le sens moral. Ainsi, dans la chanson de la Mer, nous nous attendions à des sentimens vastes et profonds comme le spectacle que le poète devait avoir sous les yeux : nous n’avons trouvé que des descriptions géographiques et des explications chimiques sur la formation des sels marins. Dans la chanson du Tisserand, d’ailleurs pleine de détails gracieux, le poète nous raconte à quelle époque le chanvre est cueilli, comment on fait blanchir la toile, à quels usages l’humanité l’emploie. Or, tout cela ne m’intéresse pas ; ce que je veux voir, c’est le tisserand à son métier ; ce que je veux savoir, ce sont les pensées qui lui sont venues en poussant sa navette pendant de si longues années ; c’est la tournure d’esprit que son état lui a donnée, les habitudes auxquelles il l’a formé, c’est la vie morale de cet homme qu’il fallait me montrer. Je n’aime pas beaucoup non plus les légendes et les ballades de M. Dupont. L’élément dramatique, qui est l’élément principal de la ballade, est à peu près absent de ces pièces, d’ailleurs peu variées. Le poète semble ignorer qu’une ballade est une action dramatique, vive et rapide, condensée en quelques vers, et non pas une explication de l’origine du mal et autres questions théologiques. Toutefois il faut faire exception pour deux de ces légendes : les Louis d’or et les Fers à cheval.

Ce qu’il y a de réellement remarquable dans ce recueil, ce sont les chants rustiques. M. Dupont a parfaitement rendu deux des côtés de la vie du peuple : la vivacité tapageuse, la joie bruyante, les confidences intarissables de l’ame populaire éclatent, rient et bavardent dans ses plus jolies chansons : le Chien de Berger, la Mère Jeanne, les Boeufs, Mon Ane, Ma Vigne. La trivialité y est pleine de décence, la grossièreté pleine de bonhomie, la familiarité tout-à-fait engageante et sympathique. Ces chansons respirent la joie de vivre, le bonheur de la vie domestique et journalière, l’insouciance des ames laborieuses. Les longues heures paresseuses après le travail, les repos du dimanche, tout cela est admirablement senti. Pas un sentiment honnête n’est attaqué même légèrement, et, bien que ces chants portent ordinairement sur les mœurs particulières du peuple, sur ses habitudes joyeuses, jamais il n’y est fait mention que des divertissemens et des plaisirs que peuvent permettre les fatigues du travail. Aucun vice d’oisif, aucune corruption de désoeuvré n’élèvent leur voix grêle et stridente dans ce concert un peu bruyant de grosses voix et de francs éclats de rire. Oui ; ce sont bien là les chants d’un peuple laborieux, heureux du travail