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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/115

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classe d’hommes indépendans de toutes les institutions, faisant peser leur opinion personnelle d’un poids si lourd dans la balance des événemens, c’est que sans doute une vague idée que tout talent devait nécessairement être moral, que toute intelligence devait être religieuse, que tout génie devait être naturellement sincère, s’est emparée de l’ame des peuples. On pourrait définir l’homme de lettres un homme qui, ayant rejeté loin de lui tout intérêt égoïste, se propose de dire la vérité à ses concitoyens, et qui fait sa profession de la recherche de la vérité, afin d’être moins intéressé à la fausser. Tout homme de lettres qui n’est pas convaincu, pénétré d’une idée absolue, ferait mieux d’abandonner une carrière dont il ne sera jamais capable de remplir les devoirs, ni d’affronter les dangers.

Si le péril et le danger n’existaient pas, le mot devoir n’aurait pas de sens. Je ne connais qu’un seul danger vraiment redoutable pour l’homme de lettres, mais c’est là un danger terrible : il est à craindre qu’il ne parvienne pas à mettre d’accord sa vie et sa profession. Fouillez dans la vie des hommes de lettres de ce temps-ci, prêtez l’oreille aux indiscrétions que le monde vous apporte sur leur compte, et vous trouverez toujours le désaccord entre la profession et la vie au fond de toutes ces histoires et de toutes ces anecdotes. C’est là le malheur réel de leur condition, ils sont ballottés entre leur vie et leur profession comme les naufragés antiques entre Charybde et Scylla Il est facile de voir que ce malheur a son origine dans cette profession même et qu’il est presque inévitable. En effet, si la littérature est une carrière, il faudra y entrer jeune, et alors les dangers de cette profession sortiront de la nécessité même qui l’a créée et se succéderont, avec la terrible logique de la vie que l’on ne peut nulle part trouver en faute, que l’on ne peut ruiner en raisonnant avec elle, car cette logique impitoyable développe ses conséquences avec la lenteur secrète de la végétation. On ne peut empêcher le germe de naître une fois semer ; pour cela, il faut l’extirper ; on ne peut empêcher la plante de croître, pour cela il faut la briser.

Entrer jeune, dans la carrière littéraire ressemble presque à un acte instinctif, irrationnel de l’individu ; c’est un acte de liberté auquel il a manqué la délibération ; c’est un choix déterminé par des goûts plutôt que par la raison. Ce choix suppose que l’individu pensait fortement déjà avant d’avoir vécu, que l’intelligence était plus puissante en lui que toutes les autres facultés morales, et que, chez lui, la pensée a précédé le caractère. Il avait eu assez de force d’esprit pour méditer sur la vie avant de savoir ce qu’elle était ; il avait eu une assez forte nature pour sympathiser avec tous les hommes qui ont accompli de nobles choses avant de s’être trouvé dans la même position que ces hommes ; il avait eu assez de pitié pour pleurer sur les malheurs d’Hamlet et de Lear