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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1139

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ayant demandé s’il avait quelques déclarations à faire pour l’acquit de sa conscience : « Oui, messieurs, répondit-il, écrivez les derniers sentimens et les derniers aveux d’un innocent qui va périr. »

On remarqua que M. de Favras avait pâli. Il n’en dicta pas moins mot pour mot, d’une voix assurée, son testament, qui fut publié le lendemain et lu avec une telle avidité, que l’imprimeur déclare dans une note qu’il lui est matériellement impossible de satisfaire à toutes les demandes. Ce testament, qui est assez connu et que l’on rencontre encore chez les étalagistes des quais, il serait trop long de le reproduire en entier, bien qu’il soit extrêmement remarquable, et qu’il témoigne d’une rare élévation de pensée. Il commençait ainsi :

« Le malheureux condamné ici présent déclare qu’en ce moment terrible, prêt à paraître devant Dieu, il atteste en sa présence, à ses juges et à tous les citoyens qui l’entendent, d’abord qu’il pardonne aux hommes qui l’ont inculpé si grièvement, et contre leur conscience, de projets criminels qui n’ont jamais été dans son ame et qui ont induit la justice à erreur. » Après ce pardon solennel, il rentre dans les détails de sa conduite, l’explique de nouveau, et, tout en proclamant son dévouement pour le roi, il repousse énergiquement toute idée de complot. Il parla d’une main invisible qui avait tramé sa perte. Sommé de déclarer le nom d’un grand seigneur auquel il semblait avoir fait allusion dans le cours de ses interrogatoires, il répondit que ce seigneur ne lui ayant jamais rien témoigné qui pût faire suspecter ses intentions, ni donner à croire qu’il fût un conspirateur, son nom ne lui paraissait d’aucune utilité à déclarer. Après ces explications, il termina ainsi : « Ce n’est qu’une vie que je rendrai un peu plus tôt à l’Être éternel qui me l’a donnée, et qui, s’il me fait grace, m’accordera peut-être un dédommagement. Je recommande ma mémoire à l’estime des honorables citoyens qui m’entendent. Je recommande mon épouse trop infortunée, mes deux malheureux enfans… Une grande consolation pour moi sont les soins généreux de M. le curé de Saint-Paul. Je demande à la justice de permettre que mon corps lui soit remis, pour qu’il reçoive la sépulture de tous les catholiques, apostoliques et romains, Dieu me faisant la grace de mourir dans les sentimens d’un vrai chrétien et de la fidélité que j’ai jurée à mon roi. »

La dictée de ce long testament de mort ne dura pas moins de quatre heures. M. de Favras s’attachait beaucoup au style de son récit. Il substituait souvent une expression choisie à une autre qui lui paraissait moins juste. Il se faisait relire ce qu’il dictait et corrigeait des fautes avec beaucoup de présence d’esprit. On a prétendu qu’il cherchait en ce moment suprême à gagner du temps, et qu’il attendait quelque secours inespéré. On en a conclu que M. le comte de Provence aurait pu le sauver et qu’il y comptait. Cela n’est guère probable. Si Monsieur