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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1136

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édition, il est prouvé, par une lettre de Mme de Favras, qu’il n’avait pas trouvé d’imprimeur ; plus tard, on lui fait dire encore : « Il a enfin paru ce mémoire, ma Caroline ; il a généralement été lu. » Que conclure d’un pareil fait ? comment expliquer cette contradiction étrange ? qui accuser de cette supercherie, si facile à constater, et qui ressemble tant à un crime ? Qui en accuser, sinon ces misérables agens dont nous avons entrevu partout l’intervention perfide et souterraine ? Mme de Favras signala plus tard dans les journaux cette inexplicable falsification. Elle déclara que l’édition Gattey était la seule véritable ; mais le coup alors était porté, le tour avait réussi, et le public avait pu croire que le marquis de Favras s’était servi de tous les moyens de défense.

Le 18 février fut le jour du jugement suprême. Dès le matin, une foule immense se répandit autour du Châtelet ; la place tout entière et les rues aboutissantes étaient tellement encombrées, que toute circulation devint impossible. Des vociférations effroyables retentirent dès le début de l’audience : Mort à Favras ! l’aristocrate à la lanterne ! le traître ou ses juges ! Ces cris servirent tout le jour d’accompagnement lugubre aux plaidoiries et aux réquisitoires. On a reproché à M. de Lafayette d’avoir déclaré publiquement qu’il ne répondait pas de la garde nationale, ni de la tranquillité de Paris, si M. de Favras était acquitté ; ce reproche est injuste. M. de Lafayette au contraire dit hautement au lieutenant civil et au procureur du roi de juger sans crainte, et que la sentence, quelle qu’elle fût, serait exécutée. Il prit, pour la sûreté du tribunal et de l’accusé, des mesures militaires très imposantes. Ce fut entre cet appareil de guerre et le grondement lointain de l’émeute que le marquis de Favras entendit les derniers discours de ses défenseurs. M. de Cormeré, son frère, parla avec plus de courage que de talent, et M. Thilorier, sans souci de son républicanisme et du blâme qu’il avait encouru, fit un long plaidoyer où respirent à chaque ligne l’audace et la colère d’un homme convaincu. L’accusé lui-même prit la parole deux ou trois fois et déclara de nouveau, la main sur le cœur, que personne au monde ne devait être mêlé aux soupçons qu’il avait eu le malheur d’inspirer à la justice. Il jura sur l’honneur qu’il n’avait reçu aucune mission de personne, ni pour quoi que ce fût. Les nouveaux témoins entendus dans les derniers jours n’avaient révélé aucun fait nouveau, les conclusions du ministère public devaient donc être les mêmes. Pendant ces débats, la nuit était venue ; on avait allumé quelques quinquets fumeux dans la salle du Châtelet. Les juges, épuisés de fatigue, étaient pâles et défaits. Un profond silence régnait à cette heure solennelle dans l’auditoire, dont on apercevait à peine la masse sombre et mouvante. Devant le banc de l’accusé, Mme de Cormeré et Mme de Chitenay, ses belles-soeurs, étouffaient leurs sanglots