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tu étais prêt à périr au bord de la Vistule, j’eus recours à elle et lui adressai mes prières. Tu ne peux douter que tu ne fus sauvé miraculeusement. J’ai toute mon espérance dans cette protection sainte… »

Par cette lettre, dont nous ne citons, pour abréger ce récit, qu’un fragment, on voit que Mme de Favras ne manquait, de son côté, ni de force, ni de courage. Quant à M. de Favras, il reste jusqu’au bout inébranlable et fier. Seulement une teinte religieuse est répandue sur ses dernières lettres. « Je suivrai tes conseils, ma chère amie, et je prierai comme tu le veux. Ne crains pas que je me démente. D’une part, je ne fais que remplir le devoir d’un chrétien ; de l’autre, je ne voudrais pas, par une imposture sacrilège, te donner la promesse d’employer ce moyen pour y manquer. Cette consolation, qui me paraît si grande pour toi, ne sera pas négligée, ne l’a pas été depuis que je te l’ai promis. Tu peux compter que c’est avec ferveur que j’y ai recours… J’ai reçu les sermons du père Massillon ; je t’en remercie : je les lirai avec attention. Tu es fâchée, me dis-tu, que je n’aie pas vu hier mes enfans, et tu m’invites à les voir demain. De grace, ne me presse pas. Ce n’est pas manque de désir, crois-le bien ; ce n’est pas manque de tendresse pour eux, mais c’est au-dessus de mes forces. Qu’ils viennent me voir avec mes parens, quand cela sera permis : ce ne sera jamais assez souvent ; mais que j’aie sous les yeux ces deux créatures si chères à mon cœur, que je sois chargé de les distraire, de détourner leur regard du chagrin que leur position cause à leur père infortuné… ah ! chère Caroline, ne l’exige pas… » La fin de cette correspondance présente une particularité très frappante qui n’a pas encore été relevée. Dans cette ténébreuse affaire, c’est un mystère et peut-être une iniquité de plus. Il existe deux éditions différentes de la correspondance du marquis et de la marquise de Favras. Ces deux éditions, que nous avons sous les yeux, sont imprimées sur du papier pareil et avec les mêmes caractères. Jusqu’à la page 49, c’est-à-dire jusqu’au milieu de la dix-septième lettre de M. de Favras, il est impossible de noter entre les deux exemplaires la moindre dissemblance ; mais là tout à coup le style change, et, à partir de cet endroit, les deux brochures n’ont plus ensemble aucun rapport : ce sont d’autres lettres, d’autres faits et d’autres sentimens. Dans l’édition falsifiée, qu’il est aisé de reconnaître pour peu que l’on ait l’habitude du style de M. de Favras, on lui prête trois dernières épîtres emphatiques, pleines de violences contre ses juges, de fureur contre MM. de Lafayette et Bailly, trois dithyrambes qui ne ressemblent en rien à ces pages que l’autre édition publie, et où respirent comme toujours cette sérénité chrétienne et cette paternelle tendresse que nous avons notées.

Quelle est donc la main perfide qui s’est interposée entre le malheureux Favras et la postérité ? quel mystérieux faussaire a cru devoir