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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1133

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lui ôta la parole. « Au moment de conclure, disait-il, j’éprouve ces angoisses inexprimables que cause nécessairement l’incertitude des jugemens humains. Je crois entendre une voix formidable… Oui, messieurs, je l’entends, et je la reconnais, c’est la voix du peuple ! elle pénètre jusque dans cette enceinte ; la multitude veut une victime. Ah ! prenez garde » Ici le président interrompit brusquement l’avocat ; mais il avait dit le mot de la situation, et toutes les consciences l’avaient entendu. Cela n’empêcha pas M. de Brunville, procureur du roi, de lire ses terribles conclusions. L’impression qu’elles produisaient sur l’auditoire se communiqua jusqu’à lui. Il hésita, il pâlit : on espéra qu’il n’irait pas jusqu’au bout ; mais enfin d’une voix tremblante (le mot est au Moniteur du 1er février), il requit la peine de mort. Le tribunal, très ému, ajourna son jugement, et décida que de nouveaux témoins seraient entendus. Ce fut au sortir de cette audience qu’une discussion, qui fit un certain bruit dans Paris, éclata entre M. de Brunville, le procureur du roi, et M. Thilorier.

— Monsieur Thilorier, dit le premier avec une morgue insultante, il faut que vous ayez une étrange idée de vos fonctions et des miennes pour vous être permis des sorties aussi indécentes !

— Monsieur ! répondit l’avocat, la postérité décidera qui de vous ou de moi a le mieux connu aujourd’hui les devoirs de son état.

M. de Brunville perdit tout son sang-froid.

— Je vous méprise trop pour vous répondre, dit-il.

À quoi M. Thilorier répliqua avec toute l’énergie de l’indignation :

— Monsieur, vous m’honorez par vos mépris !

Atterré par cette réponse, M. de Brunville se rendit dans la chambre du conseil et demanda une satisfaction que sa compagnie ne put pas refuser à la place qu’il occupait. M. Thilorier fut rappelé et publiquement admonesté ; mais il ne se tint pas pour battu, et, dans une brochure [1] qu’il publia peu de jours après, il cita de nouveau M. de Brunville au tribunal de l’opinion.

Le lendemain matin, Mme de Favras écrivait à son mari : « Quelle affreuse soirée, cher ami, que celle d’hier, et quelle nuit l’a suivie ! Grand Dieu ! quelles conclusions ! Je ne sais où j’en suis ! Toute la nuit, j’ai été occupée de ces trois gouttes de sang que tu as trouvées sur toi quinze jours avant que l’on nous arrêtât, et cela sans que tu aies pu savoir pour quelle cause ni d’où elles venaient sur toi ! Mais, mon ami, ton ame forte doit se soutenir. N’oublie pas ce que tu te dois. Après cela, la volonté du ciel. Implore aussi, mon ami, implore la mère de ce Dieu tout-puissant. Tu sais qu’au retour de Pologne, au moment où

  1. Récit de ce qui s’est passé à l’audience du 30 janvier, par M. Thilorier ; imp. de Lottin. — Il existe un exemplaire de cette brochure à la bibliothèque du Louvre.