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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1127

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d’arrêter en disant qu’on avait un avis très important à donner au général, qui n’aurait pas manqué de mettre la tête à la portière, et dans ce moment je lui aurais lâché à bout portant un coup de pistolet. »

Telle fut la fable indigne, l’accusation sans preuve et sans vraisemblance qui donna tout à coup une physionomie nouvelle au procès. Tourcaty lui-même, le collègue de Morel, n’osa pas tenir un pareil langage, et cette déclaration formidable ne fut jetée dans le débat que par un seul homme qui était à la fois dénonciateur et témoin. M. de Favras y répondit avec une hauteur et une fierté qui déconcertèrent un instant les juges et le public. « Sa vie entière, s’écria-t-il, et son honneur de gentilhomme protestaient suffisamment contre des infamies de ce genre. Sans doute il était dévoué au roi et prêt à mourir pour sa cause ; mais il y avait loin des sentimens d’un royaliste qui souffrait de voir son souverain prisonnier dans son palais - aux plans de coupe-jarret qui lui étaient attribués par un espion patenté qui vivait d’escroquerie. Il n’avait rien de plus à répondre, et il plaindrait des juges qui, sur le témoignage d’un tel coquin, pourraient condamner un honnête homme ! » M. de Favras parlait avec facilité. Son attitude pendant ce procès, qui dura près de deux mois, en imposa souvent, même à ses plus ardens ennemis. Quand, en face de ces témoins mal famés, on voyait se lever ce chevalier de Saint-Louis, remarquable par la hauteur de sa taille, par la beauté de sa figure, par l’énergie de son regard et par la mâle simplicité de son langage, un frémissement parcourait l’auditoire. Les journaux les moins suspects de partialité envers la cour prenaient parti pour l’accusé. La feuille de Prudhomme, qui avait d’abord demandé la mort de l’accusé comme un exemple salutaire de la sévérité nationale, s’écriait peu de jours après : « Il faut être juste même pour M. de Favras… Avant de le condamner, il faut épuiser tous les moyens par lesquels il serait possible de découvrir s’il est innocent… C’est une chose si bornée, si vague, si incomplète que l’échelle de nos certitudes… Plus une accusation est invraisemblable, plus il faut être difficile sur les preuves… Or, que le sieur Favras soit un aristocrate, enragé, c’est ce dont on ne saurait douter ; mais rien n’est moins prouvé que le plan dont on l’accuse, et quant aux témoins qui l’inculpent, quels hommes sont-ils ?… » Ainsi, bien que le parti de la cour fût sur le banc de l’accusation dans la personne de M. de Favras, les républicains modérés avaient des scrupules, et les démagogues les plus furieux n’acceptaient pas eux-mêmes les autorités de l’Hôtel-de-Ville. Marat, dans son journal l’Ami du Peuple, les apostrophait en style de carrefour : « Vous poussez l’effronterie, s’écriait-il, jusqu’à vous constituer nos maîtres contre notre volonté… Il faudra donc vous chasser ;… oui, vous chasser… Mais vous tenez à votre Hôtel-de-Ville comme les poux tiennent à la teigne. »