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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1120

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simple, tout ordinaire, il a recours à un certain M. de Favras qui demeure à un troisième étage au fond du Marais ! Quoi de plus invraisemblable ? Monsieur aimait les intrigues ; il s’en nouait beaucoup autour de lui ; il les excitait par goût et par ambition ; l’emprunt négocié par le marquis de Favras ne lui parut certainement pas aussi naturel qu’il le déclara avec ce ton de bonhomie que son esprit rusé savait prendre. Le comte de La Châtre, comme on l’a vu par sa déposition, ne s’y était pas laissé tromper. Il connaissait son maître, il connaissait aussi M. de Favras, et il soupçonnait sans doute la vérité quand il demandait comme une grace de n’être point mêlé à cette affaire. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut délivrer à Monsieur un brevet d’innocence ; il eut certainement des relations avec le marquis de Favras ; il l’encouragea probablement ou le fit encourager de loin. Le doute semble impossible, bien que M. de Favras ait protesté noblement jusqu’au dernier soupir contre les soupçons qui remontaient jusqu’à son protecteur, contre une délation qui lui était tacitement demandée, et qui lui eût peut-être sauvé la vie ; mais, il ne faut pas se lasser de le répéter, le comte de Provence pouvait parfaitement connaître et même encourager le projet très innocent au fond et même très honorable de M. de Favras sans être le moins du monde coupable envers son pays. Le mensonge et la passion, les faux témoignages et les préjugés, la peur, l’envie, la cupidité et l’esprit de parti ont seuls pu donner les proportions d’un coup d’état chimérique, d’une contre-révolution imaginaire, à une simple tentative de résistance aux fureurs éventuelles de l’émeute et à l’assassinat. Seulement, lorsque l’opinion générale, égarée par de faux rapports, excitée par l’atmosphère de la révolution qui embrasait la France, eut pris parti contre Favras et accepté aveuglément l’accusation portée contre lui, le comte de Provence ne se sentit pas la force de lutter contre le sentiment populaire et de le ramener à la vérité. Il se mit en dehors de l’accusation et nia une complicité fort excusable, disons-le encore, alors même qu’on admettrait avec M. Droz le projet bien arrêté d’enlever le roi, pour lui rendre sa liberté d’action. Sans doute, ce ne fut point là de l’héroïsme ; mais cette habileté, si elle n’a rien qui enthousiasme, est tolérée, à ce qu’il semble, comme une nécessité en politique, et la circonspection ne passe point pour un crime. Il en fallut beaucoup au comte de Provence pour éviter de laisser sa trace dans cette affaire, car, si l’on ne put jamais produire de preuves contre lui, on ne négligea rien pour en acquérir. Le banquier Chomel, habilement conseillé par Morel et par le comité des recherches, mit tout en œuvre pour attirer dans le piège tendu à M. de Favras le prince dont ils soupçonnaient la secrète intervention.

Prendre Monsieur en flagrant délit de conspiration, à la fin de 1789, quelle aubaine ! Aussi rien ne fut-il négligé. La négociation financière