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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1119

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Cette déposition est formelle ; aucun doute ne peut subsister. M. le comte de La Châtre, premier gentilhomme de Monsieur, va la confirmer encore. Nous ne citerons qu’un court passage de sa déposition au Châtelet, copié sur la pièce originale signée et paraphée qui se trouve dans les archives de la préfecture de police : « M. de Favras me dit un jour qu’il avait appris que Monsieur avait besoin d’argent ; qu’il se trouvait heureux de donner, dans cette occasion, à Monsieur des preuves de son respect ; qu’il connaissait des banquiers hollandais qui prêteraient volontiers jusqu’à la concurrence de 2 millions, et que par zèle il avait fait vis-à-vis d’eux des démarches préliminaires. Je le priai de les revoir de nouveau. Il revint m’apporter de nouvelles assurances dont je fus rendre compte aussitôt à Monsieur, qui me fit l’honneur de me répondre positivement : — Je prendrai volontiers les 2 millions. Traitez cette affaire avec M. de Fatras. A quoi j’ai eu l’honneur de répondre que je demandais à ne m’en point mêler, et que je suppliais Monsieur de faire cette opération par ses gens d’affaires ; sur quoi Monsieur écrivit devant moi à son trésorier de venir prendre ses ordres le lendemain matin, ce qui fut exécuté. »

Au reste, le comte de Provence lui-même, dans le discours qu’il prononça à la commune, ne désavoue pas sa participation à l’emprunt. « M. de Favras, dit-il, m’a été indiqué, il y a quinze jours, par M. de La Châtre comme pouvant effectuer par deux banquiers un emprunt de 2 millions. J’ai souscrit une obligation pour cette somme qui m’était nécessaire pour payer ma maison [1]. » Le comte de Provence, on le voit, ne pouvait pas nier et ne niait pas l’emprunt. Il se contentait de l’expliquer. Il s’agissait uniquement, selon lui, de couvrir les dépenses de sa maison, et, quant à M. de Favras, il ne lui avait pas parlé, il ne l’avait point vu depuis onze ans qu’il était sorti des Suisses. Les représentans de la commune se seraient payés en ce moment de raisons moins bonnes encore ; ils étaient au fond extrêmement flattés de voir un prince du sang venir s’excuser à leur barre, prendre le titre de citoyen et faire devant leur juridiction encore récente une démarche que beaucoup de gens nommèrent « une platitude. » On s’aperçoit, en y réfléchissant, que la déclaration du prince n’était guère acceptable. Comment ! le comte de Provence, un des plus riches particuliers de France, a besoin de 2 millions pour les dépenses de sa maison, et il ne peut négocier cet emprunt que par l’entremise d’un gentilhomme obscur, sans fortune, sans crédit, qu’il connaît à peine, et qu’il n’a pas vu depuis plus de dix ans ! Le comte de Provence a des trésoriers-généraux, des intendans, des régisseurs, des hommes d’affaires de tous grades et de toutes qualités, et pour une négociation financière toute

  1. Moniteur, 29 décembre 1789.