Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1111

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’il avait vu pleurer auprès du carrosse du roi au retour de Versailles, lui revint en mémoire ; il se souvint que ses soldats s’étaient courageusement montrés au château. Il avait appris d’ailleurs que, peu de jours auparavant, Marquier, se trouvant de service aux Tuileries, avait parlé très nettement de son dévouement pour la reine. C’était bien l’homme qu’il fallait ; mais comment le découvrir ? Par quel intermédiaire pouvait-il, sans trop se mettre en évidence et sans compromettre ouvertement le château, faire sonder les dispositions de cet officier ? Il arriva chez lui indécis et agité. Par une de ces coïncidences bizarres qui jouent un si grand rôle dans la vie des hommes, il reçut dans la soirée la visite de MM. Morel et Tourcaty, qui revenaient de la Comédie-Française ; ils avaient assisté à la troisième représentation de Charles IX. C’était, disaient-ils, une pièce écrite dans le plus mauvais esprit, qui soulevait dans la salle des discussions orageuses, et qu’il serait aisé, moyennant quelque argent, de faire tomber. Ils proposèrent à M. de Favras de se charger de faire siffler la pièce de M. de Chénier. Charmé des sentimens que témoignaient ces deux hommes, M. de Favras réfléchit qu’ils pouvaient mieux que personne le seconder dans le projet qu’il méditait. Racoleurs par métier, obscurs de condition, adroits et rusés tous les deux, ils semblaient créés tout exprès pour la circonstance. Il s’était servi d’eux, peu de mois auparavant, pour recruter la légion qu’il voulait conduire en Hollande, pourquoi ne les emploierait-il pas à mettre en œuvre le plan que M. de Luxembourg lui avait inspiré ? Il était d’ailleurs dans un de ces momens d’excitation et d’entraînement où tout semble facile. — Eh ! messieurs, s’écria-t-il imprudemment, ce n’est pas d’une tragédie qu’il s’agit ; on veut assassiner le roi ! C’est là ce qu’il faut empêcher [1] ! Les deux racoleurs partirent très surpris ; ils pressèrent le marquis de Favras de s’expliquer, l’engagèrent à tenir grand compte de ce qu’il avait entendu, et se mirent à sa disposition. Celui-ci, qui ne perdait pas de vue son plan, leur demanda s’ils connaissaient Marquier ; sur leur réponse négative, il pria Morel de s’informer de lui et de découvrir son adresse. Morel revint le lendemain ; il avait trouvé le jeune lieutenant de la compagnie de Banks à la Porte Saint-Antoine. Alors le marquis de Favras, lui laissant entrevoir ce qu’il comptait lui proposer, le chargea de trouver les moyens de le mettre en rapport, sans le nommer cependant, avec Marquier. Morel y consentit volontiers, et le soir même le jeune lieutenant se rencontrait, à la nuit tombante, sous les arcades de la Place-Royale, avec M. de Favras, dont il ignorait à la fois le nom et les intentions. Morel se trouva aussi à ce rendez-vous, dans lequel il ne fut question que des gardes françaises, d’où sortait Marquier, de leur dévouement bien

  1. Déposition de Morel.