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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1051

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diables qui, pour se griser aux frais du capitaine de la course, viennent, lance en main, attaquer le taureau au milieu de l’arène ; ensuite s’avançait à cheval le capitaine, celui qui paie l’eau-de-vie et la chicha qu’engloutissant les toreadores indiens ; enfin une madone en cire, habillée d’oripeaux, qui représentait Nuestra Senora de Loretta ; M. le curé sous son dais, et une troupe de dévots, hommes, femmes et enfans, tous, moins le clergé, parfaitement ivres. Ils avaient commencé samedi soir la veillée de la fête, le dimanche les avait trouvés le verre à la main, et à midi, heure de la procession, l’enthousiasme était à son comble.

Le cortége fit lentement le tour de la place et rentra dans l’église, qui se ferma pour toute la journée. Alors commencèrent les courses et les réjouissances. Ce jour-là, les habitans de Chinchero avaient tous le cœur sur la main ; aussi je reçus de nombreuses et pressantes invitations d’entrer dans différentes maisons où s’était rassemblé le beau monde de l’endroit et des environs. La place continuait toujours à être remplie de lanceros qui brandissaient leurs lances, de chiolos qui caracolaient et d’Indiens qui s’enivraient tristement, quand de grands cris partis d’une rue voisine vinrent animer toute cette foule, qui disparut comme par enchantement et laissa la place vide. Un taureau, les cornes ornées de fleurs et de rubans, arriva en bondissant sur la place, dont il fit plusieurs fois le tour, s’arrêtant devant les barrières qui le séparaient de la foule et les ébranlant à coups de cornes. Los lanceros ! los lanceros ! criait la foule ; mais les lanceros, qui tout à l’heure brandissaient leur arme de façon à éborgner les voisins, tenaient tristement leur petite lance à la main, comme on tient une canne qui embarrasse, et se poussaient l’un l’autre pour commencer l’attaque. Enfin une demi-douzaine d’entre eux, plus résolus ou plus gris que les autres, sautèrent dans l’arène, et, mettant un genou en terre, réunirent les pointes de leurs lances en un faisceau qu’ils présentèrent bravement à l’animal. Le taureau accepta lestement le défi, car à peine cette espèce de bataillon carré était-il formé que, tête baissée, l’animal se précipita sur les lanceros ; mais, avant qu’il eût pu atteindre les Indiens de ses cornes, les six fers de lance lui étaient entrés dans le mufle, dans le col et la poitrine, et le taureau s’arrêta court en beuglant douloureusement. Les autres lanceros accoururent alors et l’achevèrent en une minute. Le corps fut traîné hors de la place, et un second taureau parut bientôt. Comme le premier, il se précipita sur les lances, et fut tué comme lui. Un troisième eut le même sort. Un quatrième s’élança ; c’était un petit taureau noir, avec une étoile blanche sur le front. Il bondissait comme un chevreau, puis s’arrêtait court, poussait des mugissemens brefs et saccadés, piétinait la terre, qu’il faisait voler à dix pas, puis recommençait à bondir. C’était plaisir de le voir faire ; aussi de toutes parts il s’éleva un murmure de contentement qui se formula