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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1050

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d’Indiens, hommes et femmes, lui tendant cordialement des vases remplis de chicha, que le drôle avalait sous prétexte de politesse. — Ah sambo condemnado ! une lieue en deux heures ! — Monsieur, impossible de traverser cette foule. — Va, pousse, nous passerons… Et les mules, où sont les mules ?… Les mules, abandonnées à elles-mêmes, avaient franchi les murs de pierre qui bordaient le chemin, et ravageaient à leur aise des jardins de maïs et d’alfafa. Ce fut avec peine qu’on les ramena sur le chemin. Personne ne se dérangeait pour nous aider, les propriétaires eux-mêmes regardaient avec apathie le dégât que nos mules faisaient dans leurs plantations. Mon brave domestique mulâtre harangua ses mules, qui s’avancèrent bravement sur la foule entassée dans la rue, et, pour les encourager, il leur distribua de vigoureux coups de lasso qui tombaient, probablement par hasard, plus souvent sur les Indiens que sur les mules, mais le tout en vain. Les Indiens frappés pour les mules ne se retournaient même pas ; ceux qu’attrapait la corde en cuir ôtaient leur chapeau et nous saluaient d’un Ave Maria purissima tatita, ou bien ils nous tendaient amicalement des verres de chicha. Après un quart d’heure, nous avions à peine fait dix pas, quand nous aperçûmes, assis sur une estrade, trois graves ivrognes, les magnats du pays. L’un d’eux se leva, et, s’avançant au bord de l’estrade, me tendit un verre de chicha tostada. — Caballero, me dit-il, on ne passe pas ; je ne laisse passer personne, et je suis l’alcade de Chinchero. C’est aujourd’hui la fête de Notre-Dame de Lorette, patronné de Chinchero. La fête a été remise à ce dimanche, parce que le tremblement de terre du mois de mars de l’année dernière avait endommagé l’église. Nous avons procession et course de taureaux. Donc, si vous êtes chrétien… achevez votre verre de chicha. Vous logerez dans cette maison, il y a un large patio pour les mules. Au revoir, caballero. — Nous entrâmes dans la cour, où, bêtes et gens, nous fûmes bien vite casés par ordre supérieur de l’alcade.

En ce moment, les cloches commencèrent à sonner, les tambours à battre, les trompettes et cornets à beugler. Ce vacarme indiquait que la procession sortait de l’église. Je courus vers la place, enjambant avec peine les barricades préparées pour la course de taureaux. Partout, dans l’Amérique espagnole, les places de village se ressemblent. L’église, avec son cimetière, fait un côté du carré ; les trois autres côtés sont formés par des maisons et des clôtures de jardins. Sur la place de Chinchero, devant chaque porte de maison, était élevée une barricade, et contre chaque muraille solide se dressait un échafaudage, le tout bien garni de brocs de chicha et d’outres d’eau-de-vie. La procession sortit de l’église, et les assistans se mirent à genoux, invoquant à haute voix les bénédictions de Notre-Dame de Lorette. Venait d’abord une musique de trompettes, harpes et violons ; puis les lanceros, pauvres