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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1046

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rien avec eux, ni vases, ni topos. Mes compagnons percèrent une des fausses portes de la grande muraille triomphale, qui semblait sonner creux sous les coups de pioche. Derrière était le roc vif. On sonda dans plus de dix endroits, et toujours inutilement. Rien ne reste donc aujourd’hui pour nous dire quels étaient les habitans de cette ville, qui pouvait contenir quinze mille ames ; rien pour nous apprendre leur vie et leur mort ! Pour toute trace de leur existence, des ossemens sans linceuls ni vases funéraires, un nom à peine conservé par la tradition. En vérité, c’est une mélancolique histoire que celle des anciennes populations du Pérou. À peine trois cents ans se sont écoulés depuis la conquête, et les villes les plus magnifiques ont disparu sans laisser d’autres preuves de leur existence que de vastes ruines sans nom.

L’histoire nous dit bien qu’après le siège de Cusco, l’Inca Mancocapac, craignant la colère du marquis François Pizarre, qui accourait de Lima pour venger la mort de son frère, don Jean Pizarre, tué d’un coup de pierre dans la forteresse de Rodadero, se retira dans les montagnes inaccessibles de la rive droite de l’Apurimac. Sa famille, sa cour, les gens compromis et ses plus dévoués serviteurs le suivirent dans son exil. Les sites les plus escarpés leur parurent seuls capables de les dérober à la poursuite des Espagnols. Ils coupèrent les sentiers qui pouvaient conduire à leur retraite, placèrent des corps-de-garde sur toutes les crêtes des rochers, et commencèrent à élever des villes. Les Espagnols essayèrent en vain de les forcer dans ce dernier asile. Vilcabamba, Choquicancha, Choquiquirao, continuèrent ainsi, pendant de longues années encore, à reconnaître l’autorité des descendans des Incas échappés au massacre commandé par l’inca Atahualpa et aux assassinats judiciaires des Espagnols. Enfin le vice-roi don André Hurtado de Mendoza, marquis de Lañete, arriva d’Espagne avec des instructions pour obliger les Indiens, de gré ou de force, à sortir de leurs rochers. Sayritupac, un des descendans de l’inca Huascar, gouvernait tristement son petit royaume de rochers et de précipices. Le marquis envoya une députation à Sayritupac, pour lui proposer, s’il voulait quitter sa retraite et consentir à recevoir le baptême, une pension annuelle de 18 000 castillanos d’or et le marquisat d’Oropesa, dans la vallée d’Ycay. Les envoyés prirent la direction de Santa-Anna, et ne purent continuer leur route, parce qu’ils trouvèrent les chemins coupés. Ils revinrent au Cusco et passèrent l’Apurimac ; ils arrivèrent en face d’une ville où résidait l’inca. L’histoire dit que c’est Vilcabamba ; mais comme, d’après le récit des envoyés, la ville indienne s’élevait sur la rive droite de l’Apurimac, en face de Curaguassi, il est plus probable que cette ville était Choquiquirao. S’avançant jusque sur les bords du côté gauche de l’Apurimac, les députés du vice-roi firent des signaux qui furent aperçus des Indiens ; ces derniers s’approchèrent, et une