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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1039

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situé au pied de la sierra des Andes et sous la triste influence de leurs vents glacés. Mes mules, en arrivant à Larès, étaient épuisées de fatigue. Force me fut donc de passer dans ce village plusieurs jours que je mis à profit tantôt pour visiter les ruines des environs, tantôt pour observer les mœurs des habitans.

Pendant mon séjour à Larès, je vis un pauvre Indien venir se plaindre à l’alcade de l’inflexibilité du curé, qui ne voulait pas accepter 14 piastres pour enterrer sa femme morte la veille. L’Indien suppliait l’alcade de vouloir bien intercéder pour lui. L’alcade écrivit au curé, qui vint lui-même apporter sa réponse avec force injures contre le gouvernement et contre l’alcade. L’alcade objecta avec politesse que 30 piastres, c’était trop pour ces pauvres gens. — Pauvres ! reprit le curé ; ils ont deux vaches et cent moutons : je prends les deux vaches pour 20 piastres, et, pour les 10 autres piastres, vingt moutons, à 4 réaux pièce. — Mais la famille mourra de faim ! — Bah ! Ces gueux-là cachent leur argent ; 30 piastres, ou pas de messe de mort ! » La famille et les amis de l’Indien se répandirent alors en gémissemens. « Tatita (petit père), enterrez la défunte pour l’amour du bon Dieu et pour 14 piastres ! — La famille Yapanqui était plus pauvre que vous, et elle a payé un enterrement 30 piastres. » Comme la scène n’en finissait pas, l’alcade impatienté alla prendre dans sa maison une lettre du sous-préfet de Colca, et la montra au curé ; cette lettre portait textuellement « C’est certainement par erreur que le curé de Larès a exigé 30 piastres pour l’enterrement de l’Indienne Yapanqui ; engagez-le fortement de ma part à ne pas obliger les autorités civiles à recourir au directeur ecclésiastique. » Le curé finit par rabaisser ses prétentions à 20 piastres, somme énorme, surtout si l’on considère qu’elle était extorquée à de malheureux Indiens qui ont à payer par an dîme, prémices, et 9 piastres de tribut !… Les Indiens, joyeux du bon marché, allèrent chercher la morte et la portèrent à l’église, couverts eux-mêmes de la yacolla, pièce d’étoffe noire qui, les jours de deuil, remplace le poncho de couleur. Le curé dépêcha sa messe, pendant laquelle, en guise de musique, les Indiens soufflèrent dans leurs bocinas, gros coquillages qui font un bruit assourdissant. Le cadavre descendu dans la fosse, les cris et les gémissemens commencèrent. Parens, amis et conviés, tous se lamentaient à haute voix : « Pourquoi nous abandonnes-tu ? Que t’avons-nous fait pour t’enfuir ainsi ? Ne te verrons-nous plus ? Ne boiras-tu plus la chicha avec ta famille ? » La fosse fermée, les cris cessèrent ; les conviés se réunirent dans la maison du mari, et alors commença le repas des funérailles, où l’on but de la chicha à en mourir, le tout en l’honneur de la défunte.

Je profitai de mon séjour forcé à Larès et de la complaisance extrême de l’alcade, chez qui je demeurai, pour m’informer des rapports des