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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1037

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mois, les femmes étaient séparées de la communauté et regardées comme impures. On les cachait alors sous des feuillages, car leur vue seule pouvait porter malheur au reste de la famille. Ce temps d’épreuve passé, la femme secoue son enveloppe de feuillage, traversa deux fois à la nage le Rio-Yanatili, et recommence à préparer les cinq repas de son époux.

Une pauvre femme sauvage, grosse à pleine ceinture, prenait ses repas toute seule, et paraissait un objet de mépris pour la communauté entière, hommes et femmes. Son mari était une espèce d’idiot, riant à tout propos, et passant sa vie à pincer deux ou trois cordes de laiton tendues sur un morceau de bois en forme de guitare. Il se nommait don Juan. Je fis demander à don Juan pourquoi il maltraitait ainsi sa femme. « C’est une paresseuse, dit-il, qui ne veut pas travailler. » Et il laissa retomber sa tête sur son instrument. « Veux-tu que j’emmène ta femme ? lui dis-je. — Emmène, reprit don Juan. — Et ton enfant ? — L’enfant aussi !… » Si l’enfant avait eu seulement sept ou huit ans, le père n’aurait pas eu le droit d’en disposer ainsi, car les indiens ne comprennent pas qu’un homme ait le droit de dire oui ou non pour un autre avant de l’avoir consulté. Dans la chambre de Tadeo, il y avait un hamac que je désirais acheter. « Je ne puis le vendre, me dit Tadeo ; il est à ma fille. Attendez qu’elle revienne du bois. » La fille revint ; c’était un enfant de dix ans : je lui offris pour son hamac un couteau et deux piastres ; l’enfant ne voulut pas. Le père eut beau lui expliquer que c’était un superbe marché, elle refusa et se mit à pleurer. Tadeo me dit que puisque sa fille ne voulait pas céder le hamac, il ne fallait plus y songer. Alors je pris une poignée de réaux et demi-réaux, un collier en verre rouge, un couteau, et proposai de nouveau l’affaire à la petite sauvage ; cette fois elle ne put résister à tant de belles choses, et me donna le hamac au grand contentement du père. — J’avais acheté toutes les chemises (tchagarinchi) et tous les sacs (chagi) de la tribu qu’il y avait à céder. On me dit qu’il n’y en avait plus à vendre, et pourtant j’en aperçus deux ou trois encore. J’offris de les payer ce que j’avais payé les autres, mais les sauvages ne voulurent pas me les livrer. « Ils ne sont pas à nous, dirent-ils. Les gens à qui ils appartiennent sont absens, et, quoique ce soit un très bon marché qu’ils s’empresseraient de faire s’ils étaient ici, nous n’avons pas le droit d’en disposer sans leur consentement. »

Ces couteaux, ces colliers et autres objets que les Indiens viennent chercher aux missions ne sont pas uniquement pour eux ; ils en font un objet de commerce avec la tribu des Chuntaquiros qui, après eux, occupent deux cents lieues sur les bords du Yanatili. Les Chuntaquiros remontent la rivière chaque année au mois de juin ou de juillet, et, en échange de haches et de couteaux, ils apportent des hamacs tissus