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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1023

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battit des mains en voyant l’éclat des uniformes et le reflet du soleil sur les baïonnettes. Tournant alors derrière les arbres, l’heureuse mère dépassa le front de la compagnie ; Pérumal n’occupait pas sa place accoutumée : en sa qualité de caporal, il se tenait au centre de la ligne. Il fallut donc quelque temps à Padmavati pour l’y découvrir. Quand elle fut certaine que c’était bien lui, elle dit à l’enfant : — Tu vois ce beau soldat qui a sur le bras deux barres rouges ? Va droit à lui, prends-lui les mains, appelle-le ton père bien haut, pour que tous ses camarades t’entendent.

L’enfant obéit ; il courut en sautant, ne s’émut point de la voix de l’officier qui lui criait : — Arrière ! — et, d’un bond rapide, comme s’il se fût agi de grimper à la pointe du bambou, il s’élança au cou du cipaye.

— Caporal, dit l’officier, que veut dire cette plaisanterie ?

— Ma foi, mon capitaine, je n’en sais rien, répondit naïvement le cipaye ; ce petit m’a pris d’assaut avant que j’aie eu le temps de me reconnaître.

Pérumal se remettait au port d’armes ; mais l’enfant, qu’il venait de déposer à terre, lui prenait les mains, l’appelait son père et s’obstinait à demeurer près de lui. Dans les rangs de la compagnie régnait un silence absolu ; les cipayes regardaient avec étonnement cette petite scène, à laquelle ils ne comprenaient rien.

— Mon capitaine, reprit le caporal embarrassé et visiblement ému, je n’avais qu’un enfant… je l’ai enterré de mes propres mains. Ma femme est devenue folle, et je ne sais où elle est… Foi de cipaye, je n’entends rien à tout ceci…

Il se tut ; Padmavati, qui était là debout devant lui, découvrit son visage. La fatigue d’une longue et pénible pérégrination se peignait sur ses traits amaigris ; la douleur avait terni l’éclat de sa peau brune et transparente, mais une indicible joie animait sa physionomie expressive ; elle lançait sur son mari des regards rayonnans et passionnés. Cette jeune mère long-temps éprouvée, qui allait reconquérir l’affection de son mari et lui rendre un fils tant pleuré, s’épanouissait de nouveau au bonheur et à l’espérance.

— Pérumal, dit-elle enfin en s’avançant vers celui-ci, souviens-toi de mes paroles : « Je t’avouerai tout, et tu me pardonneras, parce que je te le ramènerai. » Embrasse-le donc, c’est notre enfant. Padmavati a bien souffert, mais jamais elle n’a été folle.

— Allons, mon brave, sors des rangs, dit l’officier ; ton fusil s’échappe de tes mains, et tes jambes tremblent sous toi. Tu m’expliqueras ce mystère un autre jour ; va ! — Grenadiers, garde à vous !

Tandis que la compagnie de grenadiers reprenait le cours de ses exercices, un instant interrompu. Pérumal regagnait sa demeure. Sa