Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1021

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


réunis sur la place du village ; tous ces gens affairés ou oisifs causaient et trafiquaient, lorsqu’un roulement de tambourin fit dresser toutes les têtes. Des saltimbanques débouchaient en grande pompe sur le bazar, à la satisfaction évidente des campagnards, peu habitués à ce merveilleux spectacle. Personne dans la foule ne dirigeait sur eux des regards plus attentifs et plus perçans que Padmavati. Blottie au pied d’un arbre, cachée sous son vêtement de veuve, elle cherchait à distinguer tous les sujets de cette troupe de bateleurs qu’un cercle de spectateurs ébahis entourait de toutes parts. Se faufiler dans leurs rangs était chose impossible ; on l’eût repoussée. Elle se leva cependant, et, par-dessus les têtes qui lui faisaient obstacle, elle vit s’élever une longue tige de bambou sur l’extrémité de laquelle pirouettait un enfant. La pointe inférieure du bambou reposait sur le front d’un Kouravar, qui la maintenait en équilibre et se promenait triomphalement à droite et à gauche. À un signal donné, l’enfant cessa de tourner, envoya de ses petites mains des baisers à la foule, et une secousse imprimée au bambou le fit tomber debout sur l’épaule du bateleur, qui le montra aux assistans. Le petit baladin fut vivement applaudi ; chacun voulait le regarder de près. De son côté, Padmavati fxait ses yeux sur lui ; il n’avait point les traits de la race maudite des Kouravars ; sa peau était moins noire ; sa chevelure plus fine. Emportée par un élan irrésistible, elle se jette dans la foule ; une vieille marchande de paniers la heurte au passage. Cette vieille, qui faisait partie de la troupe des Kouravars ; traînait une jambe malade enveloppée de guenilles.

— Je la tiens, je la tiens, s’écrie Padmavati en s’accrochant à elle, rends-le-moi ! rends-moi mon enfant !

Et sa main crispée serrait comme un étau le bras de la Kouravar. Cette scène imprévue avait jeté du trouble parmi les spectateurs. Braves gens, disait la vieille, ayez pitié d’une pauvre marchande de paniers qui n’a fait de mal à personne. Cette femme est folle, voyez-vous ! Je ne sais ce qu’elle me veut.

— Elle m’a volé mon enfant pour en faire un sauteur, un Kouravar ! criait Padmavati ; c’est lui qu’ils font pirouetter comme une marionnette sur la pointe d’un bambou. Qu’elle me rende mon enfant, et je la lâche. Tenez, voilà son image ! Regardez si cette poupée d’argile n’a pas la jambe percée de mille coups d’épingle…

— Ah ! la vilaine veuve ! répétait la vieille ; ah ! quelle honte pour une femme de survivre à son mari et de rester seule en ce monde à traîner dans le mépris quelques jours misérables !

Mais la figurine d’argile avait fait sur l’assemblée une impression profonde. Aux yeux de cette population crédule, c’était là un témoignage en faveur de la veuve et une preuve irrécusable de la culpabilité de la marchande de paniers. Pendant ces débats, les Kouravars, qui se