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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1018

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lit de pierre, et la lune, resplendissante comme un disque argenté, monta dans le ciel. La blanche lumière, qui donnait en plein sur l’entrée du vieux temple, en illuminait les profondeurs, tandis que les arbres voisins, restés dans l’ombre, ne formaient qu’une masse compacte et ténébreuse.

Les gens accoutumés à coucher sur la dure et à camper en plein air, sous la garde des étoiles, ont d’ordinaire le sommeil assez léger. Vers le milieu de la nuit, Padmavati, qui dormait sous le péristyle de l’édifice, fut éveillée par un bruit qu’une oreille moins exercée n’eût point entendu : celui de deux pieds nus marchant sur les dalles de la pagode. Elle se releva précipitamment et voulut fuir car elle avait eu peur. Cependant, retenue par la curiosité, elle se mit à regarder avec attention le personnage qui était venu, comme elle, demander un asile à cette ruine, et qu’elle n’avait point aperçu. Elle vit un homme de haute taille émerger du point le plus obscur de la voûte et se placer sous la lumière de la lune ; là, il ouvrit un panier, et en lira un serpent à lunettes[1] qui se dressa aussitôt sur sa queue en sifflant. L’homme porta rapidement à sa bouche un instrument de musique fait en manière de calebasse, qui rendait un son aigre et criard, et le serpent, gonflant la peau de sa tête aplatie, sembla marquer la mesure par ses oscillations. Un petit miroir adapté à la partie inférieure de l’instrument, et qui reflétait l’orbe lumineux de la lune, était dirigé devant les yeux du reptile par le jongleur ; celui-ci sautait d’un pied sur l’autre tout en soufflant dans son bizarre flageolet, et le serpent, fasciné par la lumière, charmé par l’étrange mélodie, obéissait au rhythme de la musique ; il allongeait et comprimait tour à tour ses anneaux roulés en spirale. Il y avait bien dix minutes que le bipède et le reptile exécutaient l’un devant l’autre cette danse fantastique, lorsque Padmavati reconnut dans ce jongleur le domben de qui elle tenait la mystérieuse amulette qui devait lui faire retrouver son ennemie.

Domben ! s’écria-t-elle en s’avançant vers lui, me reconnaissez-vous ?

— Non, répondit le jongleur d’une voix mal assurée ; je sais bien que la divinité de cette pagode se montre quelquefois aux voyageurs qui passent ici la nuit ; mais c’est la première fois que je la vois de mes yeux ! — Et, jetant à terre son instrument, il se prosterna devant la femme aux vêtemens de veuve qu’il prenait pour une apparition.

— Une pauvre veuve n’a point droit à tant de salutations, reprit Padmavati. — Et comme le jongleur, à moitié remis de son émoi, s’approchait pour la considérer de plus près : — Tenez, ajouta-t-elle en lui

  1. Cobra-capello ; il a la tête plate et large, et ses yeux sont entourés de cercles noirs semblables à des lunettes.