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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1017

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certains. Parfois aussi elle se glissait dans quelque coin d’un caravanseraï où personne ne prenait garde à elle, et, après le départ des voyageurs, elle disputait aux corneilles les restes du repas abandonnés par eux. Son existence était pénible ; ses habits de veuve éloignaient d’elle jusqu’aux enfans. Souvent elle souffrait de la faim, mais au moins n’éprouvait-elle jamais la sensation la plus douloureuse et la plus décourageante pour l’être oublié du reste du monde, celle du froid. La fraîcheur des nuits reposait ses membres fatigués par une longue marche. Roulée dans la pièce de toile blanche qui l’enveloppait comme un linceul, elle dormait sous les grands arbres, au bord des étangs, dans les ruines des temples, où le petit lézard aimé du voyageur fait entendre son gloussement mystérieux. L’espérance la soutenait, et elle allait toujours. Les iroulers, habitans des bois, qui prétendent posséder l’art de charmer les bêtes sauvages, périssent souvent victimes de leur imprudence ; cette pauvre femme, qui ne possédait aucune de leurs armes, ni celles du chasseur ni celles de la magie, traversait de dangereuses contrées sans que les tigres se rencontrassent jamais sur son passage. Il y a un Dieu pour les malheureux.

Depuis six mois que Padmavati voyageait, elle avait fait bien du chemin, quoiqu’elle marchât à petites journées. Il lui semblait que les Kouravars rencontrés par elle aux environs de Madras, puis à Pondichéry, devaient s’être dirigés vers le sud ; ce fut donc du côté du Tandjore qu’elle s’achemina, sortant ainsi du territoire de la compagnie pour s’enfoncer dans les pays gouvernés par des princes indigènes. Les états du radja de Tandjore abondent en pagodes renommées qui toutes ont leurs légendes merveilleuses ; elles sont devenues des lieux de pèlerinage célèbres dans la presqu’île de l’Inde, et à certaines époques de l’année les dévots s’y rassemblent en grand nombre. Au milieu de ces concours de peuple, dans ces foires improvisées que fréquentent aussi les vagabonds de toute espèce, Padmavati avait des chances de trouver ceux qu’elle cherchait. Cependant elle venait de parcourir sans succès une partie du Tandjore, et arrivait un soir, à demi morte de lassitude, auprès d’un vieux temple abandonné. Au pied de cette ruine, vieille de tant de siècles, s’étendait un étang comblé aux trois quarts, que dominaient de toutes parts des arbres gigantesques. Au centre de la pièce d’eau s’élevaient encore les restes d’un pavillon soutenu par de sveltes colonnes ; une douzaine de petits hérons blancs comme la neige s’y reposaient, immobiles sur une patte. Parmi le feuillage des grands arbres roucoulaient des centaines de colombes à gorge bleue ; dans ce lieu retiré régnait la paix profonde qui partout environne les ruines. Padmavati se coucha sur le seuil de la pagode, à laquelle conduisait un escalier de larges dalles un peu maltraitées par le temps. Bientôt, la fatigue aidant, elle s’endormit sur ce