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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1013

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voix retentissante pour s’exciter à ne pas se ralentir dans la recherche qui l’occupait. Peu s’en fallut qu’elle ne réussît à rencontrer la vieille kouravar qui se faufilait pendant ce temps-là au milieu des groupes ; à plusieurs, reprises ces deux femmes passèrent si près l’une de l’autre, que leur souffle se confondit ; mais les flots humains sont comme ceux de la mer, Ils changent incessamment de place et de forme. Autour des gens arrêtés qui écoutaient de toutes leurs oreilles la prédication, s’agitait une houle dans laquelle il était impossible de se joindre ou de se reconnaître. Exténuée de fatigue, Padmavati s’assit sur les marches de l’église, près d’un pilier auquel s’adossait dans l’attitude rêveuse du premier âge, un petit enfant de chœur vêtu de la blanche robe de lin. Le prêtre haletant, suffoqué par la chaleur et la poussière qui lui montait au visage, interrompit son discours et entonna la stance : O Crux ave ! que tous les chrétiens répétèrent avec lui. L’enfant de chœur y répondit d’une voix si pure, si harmonieuse, que Padmavati fondit en larmes. Cet enfant était un Hindou des faubourgs élevé par les missionnaires ; il se pencha vers la femme étrangère qui pleurait et la regarda avec compassion. Troublée par l’expression naïve de cette physionomie si, calme et si sereine, Padmavati se leva pour se plonger de nouveau dans la foule. Deux fois encore le prêtre s’arrêta et donna le signal du chant solennel : O Crux ave ! et parmi les voix criardes et grêles qui s’élevaient pour saluer la croix, celle de l’enfant à la robe blanche, comme si elle fût venue d’en haut, vibrait à l’oreille et au cœur de Padmavati. Jamais la pauvre Hindoue n’avait rien entendu, rien ressenti qui eût fait sur elle une impression aussi extraordinaire. Quand l’enfant chantait, elle eût voulu lui mettre la main su la bouche pour le faire taire ; quand il se taisait, elle désirait l’entendre encore.

En proie à cette émotion, qui se composait de colère jalouse et d’attendrissement, Padmavati fixa enfin son regard sur la croix, et dit avec désespoir : Oh ! si mon fils m’était rendu, je voudrais qu’il fût comme celui-là, élevé dans le temple de ce Dieu que je ne connais pas ! — Et le Christ de bois ouvrant les yeux les leva au ciel, les promena sur la foule, puis les referma et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. À ce moment suprême, vous eussiez vu les Hindous chrétiens tomber à genoux en se frappant la poitrine. Le prêtre venait de dire les dernières paroles de la passion : emisit spiritum. On entonna le Stabat ; les jeunes gens costumés en soldats romains procédèrent à la descente de croix. D’autres clercs, représentant les disciples, Joseph d’Arimathie et Nicodème, mirent respectueusement le Christ dans le tombeau et le transportèrent à la chapelle.

Padmavati n’avait rien vu de cette dernière scène, qui produisit sur le public un effet prodigieux. Le mouvement du Christ levant les yeux vers le ciel et expirant sur la croix n’était un secret pour per-