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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1009

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voyait l’idole parée de ses habits de fête, ruisselante d’huile parfumée, le front oint de poudre de sandal, s’élever du fond du sanctuaire sur un brancard porté par une troupe de brahmanes desservans. Aux acclamations de la foule, elle se mettait en mouvement et franchissait le seuil que semblent garder de grandes statues de pierre au visage grave et doux ; ces gardiens de la porte (dwara-pala), comme on les nomme, subitement éclairés par les mille lumières allumées autour de l’idole, devenaient si vivans dans leur attitude souriante et sévère, qu’on eût dit, — et la foule le répétait, — qu’ils changeaient de posture et modifiaient leurs gestes chaque soir. Une fois hors de l’enceinte, le cortége se déroulait avec une certaine solennité ; les chandelles romaines, croisant dans les airs leurs feux bleus et rouges, formaient au-dessus de l’idole un berceau lumineux dont l’éclat se reflétait dans les feuilles des cocotiers plantés devant la plupart des maisons. Au jeu de ces fantastiques lumières se joignait le bruit assourdissant des gros tambours, des trompettes de cuivre, musique désordonnée qui arrache aux chiens des hurlemens plaintifs, déchire l’oreille des hommes et met en fuite les rats palmistes. Le chef d’orchestre, natouva, réglait la mesure de cette effroyable symphonie, et les bayadères de la pagode, excitées par le bruit, par les lumières, par les regards de la foule, par les sourires triomphans des brahmanes, et aussi par quelque boisson enivrante, exécutaient avec une verve prodigieuse et une révoltante effronterie les danses les plus extravagantes. Pour ces peuples païens, il s’agit de fléchir un dieu comme on désarmerait la colère d’un nabab, par des offrandes d’argent, de fleurs, de fruits, ou en déridant son front par le spectacle grossier d’un ballet. La foule a peur et ne prie pas ; les brahmanes se posent en familiers du dieu ou de la déesse ; ils ont dans le regard autant de charité et de douceur que le cavas qui, marchant devant un pacha, écarte les passans à coups de bâton. L’idole que l’on promenait ainsi à travers la ville émue, tremblante, l’effigie devant laquelle chacun courbait la tête, était celle de Dourga ou Bhawâni, la terrible déesse aux huit bras, qui tous portent une arme ou font un geste menaçant, et dont pas un ne se lève pour bénir ou rassurer. On doit rendre cette justice aux bayadères, qu’elles s’acquittaient de leur rôle avec une conscience digne d’éloges ; attachées dès leur enfance, bon gré mal gré, au service de la pagode, considérées comme les esclaves de la divinité dont elles composent la cour, elles faisaient tourner cette fête religieuse à leur propre glorification. Tous les regards se fixaient sur elles, excepté ceux des musulmans, qui se détournaient avec horreur de ces symboles polythéistes en répétant à demi-voix : « Il n’y a de Dieu que Dieu… Dieu est grand ! Allah akbar ! »

Les Kouravars, campés à quelques milles de Pondichéry, n’avaient pas manqué une si belle occasion de pêcher en eau trouble. Dès le pre-