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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1007

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de condoléance, et elle avait fait retentir l’air de ses gémissemens selon la coutume ; sa douleur était sincère cependant, car elle pleurait l’enfant qu’on lui avait volé. Délivrée de celui à qui elle était contrainte, pour ne pas se trahir, d’accorder des soins incessans, elle ressentait plus douloureusement le vide qui s’était fait autour d’elle. Lorsque son mari rentra, il jeta sur elle un regard plein d’angoisse, mais ne lui adressa pas une seule parole. Padmavati n’osait lever les yeux sur cet homme au front haut et fier, que le chagrin avait vaincu et qui pleurait comme une femme. Il se passa ainsi une demi-heure d’un morne silence ; peu à peu, le cipaye Perumal maîtrisa ses larmes, mais ce fut pour donner un libre cours aux sentimens tumultueux qui l’obsédaient :

— Tu ne l’aimais pas, cet enfant ! s’écria-t-il ; tu l’as mal soigné !… On lui a jeté un sort entre tes bras, et tu n’en as rien su ! Plus de joie pour moi, ni dans ce monde ni dans l’autre ! L’homme qui meurt sans postérité n’a personne qui célèbre après lui des sacrifices pour le faire entrer dans le séjour des félicités éternelles !…

À ces reproches, à ces paroles de désespoir qui s’appuyaient sur l’un des points fondamentaux de la doctrine brahmanique, Padmavati ne répondait rien ; elle courbait la tête avec résignation, car elle connaissait aussi ce texte de la loi hindoue : « Il n’y a pas d’autre dieu sur la terre pour une femme que son mari… Si son mari se met en colère, la menace, la bat même injustement, elle ne lui répondra qu’avec douceur, lui saisira les mains, les lui baisera, et lui demandera pardon, au lieu de jeter les hauts cris et de s’enfuir hors de la maison. » Et puis un espoir lui restait toujours, et elle s’y livrait presque malgré elle : c’était de retrouver la vieille kouravar. Que de fois elle avait contemplé avec rage la statuette informe façonnée par le jongleur ! que de fois elle avait piqué avec une épingle et mordu à belles dents cette image de son ennemie ! Un jour, elle crut la voir passer devant la porte de sa cabane : elle sortit précipitamment dans la rue, courut jusqu’au carrefour, où il lui semblait que la vieille avait tourné ; mais, arrivée là, une de ses amies l’arrêta tout à coup pour lui demander où elle allait si vite. Padmavati se troubla ; on répéta dans le voisinage qu’elle devenait folle, et son mari, dont l’affection diminuait graduellement, ne savait plus que penser de sa femme, qui paraissait chaque jour plus absorbée dans une idée fixe.

Cependant les obligations du service militaire retenaient souvent le cipaye hors de chez lui. Tant qu’il avait le fusil au bras, — qu’il fît l’exercice sur l’esplanade ou qu’il montât la garde à la porte du gouverneur, — il oubliait en partie ses peines de cœur ; mais ses tourmens renaissaient plus poignans encore quand il se retrouvait seul avec Padmavati. Celle-ci n’avait d’autres distractions que les soins du ménage, fonctions