Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1002

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


puis il les reprit l’une après l’autre et les fit jaillir de ses deux mains comme une double cascade. Le cipaye, qui venait de rentrer dans la chaumière, le regardait avec une satisfaction naïve ; de son côté, Padmavati s’approchait d’un pas timide, et épiait l’occasion de lui adresser la parole en particulier.

Domben, lui dit-elle avec hésitation, connaissez-vous l’art de guérir ?

— L’art de guérir ? répliqua le charlatan, c’est mon affaire ; je connais aussi celui de conjurer les maladies à venir, de se venger d’un ennemi, d’éloigner les maléfices ; je sais les incantations, les évocations, les secrets de la magie,… et pour un peu d’argent je suis au service de tout le monde.

— Tenez, ajouta la jeune femme en lui présentant une pièce d’argent, dites-moi s’il y a moyen de guérir ce petit être ? — Et elle lui montrait l’enfant malade. Le cipaye et sa femme s’avancèrent en même temps vers le domben, qui répondit, avec le plus grand sang-froid : H’hom, h’ rhum, sh’hrum, sho’hrim, ramaya, namaha [1] ; puis, prenant une attitude suppliante, il adressa aux dieux une longue prière. La pauvre petite créature sur laquelle le jongleur opérait ne paraissait pas éprouver un soulagement bien visible.

— La maladie sera-t-elle longue ? demanda Padmavati.

— Cela dépendra des soins que vous donnerez à l’enfant, répondit le jongleur ; il est né sous une mauvaise étoile !

— C’est ce que je dis tous les jours, s’écria l’aïeule.

— A moins qu’on ne lui ait jeté un sort, ce qui rendrait la cure plus difficile, ajouta le domben.

— C’est ce que je crois, ce dont je suis même certain, interrompit le cipaye.

Tout en parlant ainsi, le domben regardait furtivement Padmavati. Sans être sorcier, comme il le disait, comme il le croyait sans nul doute, le jongleur avait assez de tact et de perspicacité pour lire dans le cœur de ceux qui le consultaient. L’accent de résignation et de froide douleur avec lequel Padmavati venait de l’interroger éveilla sa curiosité. Il pensa que cette jeune femme cachait en elle-même un secret dont la révélation, adroitement amenée, pourrait lui rapporter quelque bénéfice, et il se promit d’en faire son profit. Dès qu’il eut achevé le frugal repas qui lui était dû pour prix de ses tours d’adresse, il ramassa lentement les ustensiles épars sur le sol et dit à voix basse en se tournant vers Padmavati : — N’avez-vous rien à me demander ? Je vous attends derrière le jardin, au bord du puits.

Parler à un étranger, seul à seul, en un lieu écarté, c’est un grand

  1. Ce sont les mots consacrés.