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Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/1000

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III. — Le Domben.


La vieille mère du cipaye habitait un village éloigné de quelques lieues de la route qui conduit de Pondichéry à Madras. Les deux voyageurs devaient y arriver à l’entrée de la nuit ; ils marchaient aussi vite, mais moins gaiement que le matin. Padmavati trouvait un peu pesant à son bras l’enfant malade qui ne cessait de pleurer et de pousser des cris.

— Pauvre ; petit ! disait le cipaye, il dépérit à vue d’œil. — Et la jeune mère résignée jetait sur le marmot des regards inquiets. Tout en cheminant, elle le berçait et roulait entre ses doigts le collier de graines rouges suspendu à son cou. C’était de sa part un mouvement habituel et machinal. Tout à coup elle s’arrêta avec effroi et soutint l’enfant en l’air pour le mieux considérer. Un affreux soupçon venait de traverser son esprit… Le collier n’avait pas le nombre de graines accoutumé ; cet enfant n’était pas le sien ! Ce terrible secret qui se dévoilait subitement à ses yeux, elle eut la force de le faire rentrer dans son cœur. Elle se prit à haïr cet enfant inconnu de toute la violence des regrets que lui causait la perte de l’autre ; mais comment eût-elle osé déclarer à son mari la vérité tout entière ? Elle seule pouvait se reprocher un instant de fatigue et de négligence, puisque c’était son rôle de mère de veiller, sur son enfant endormi. Ce mystérieux secret, elle sut le contenir, mais il la déchirait comme un remords. Le cipaye, qui surprenait sur le visage de sa femme les marques d’un profond chagrin, l’attribuait à sa tendresse alarmée. Il cherchait à son tour à lui donner du courage, et ses consolations ne servaient qu’à redoubler les tourmens de Padmavati.

L’entrée dans la cabane de leur mère ne fut ni joyeuse ni triomphale, comme les deux époux l’avaient espéré. Accablée de tristesse, Padmavati gardait un morne silence ; dans toutes ses allures se trahissait un air de contrainte qui choquait son mari, et dont la mère du cipaye se montrait froissée. Durant la nuit, l’enfant malade poussait des cris qui troublaient le sommeil de toute la maison. Au matin, l’aïeule prenait le marmot, sur ses genoux et essayait de l’endormir à son tour, puis elle le rendait à Padmavati en disant : — Garde-le, ton petit, je n’en veux plus ; il est né sous une mauvaise étoile, et tu auras bien de la peine à l’élever. Il ne ressemble pas à son père. C’était, lui, un beau et vigoureux enfant, toujours riant, toujours de bonne humeur ! — Alors, sous prétexte d’aller chercher de l’eau à la fontaine ou des fruits au jardin, Padmavati sortait pour pleurer. Son orgueil de mère était humilié. Pareille à la fleur qu’un insecte a flétrie de sa piqûre et qui s’incline sur sa tige, elle baissait la tête et semblait craindre de rencontrer les regards de son mari. Elle avait toujours devant les yeux la méchante