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disparaissent derrière le mont Nador. Il semble qu’avec eux s’éloigne la dernière image, le dernier souvenir de la France. Fasse le ciel qu’il nous arrive quelques aventures, car ; sans cela, nos distractions seront rares ! Ce matin même, nous avons pu juger de l’étendue de notre territoire. Le colonel Cavaignac a donné l’ordre de charger une des pièces d’artillerie. — Faites tirer à plein fouet, a-t-il dit au capitaine Liedot ; et, comme nous regardions le boulet tomber à terre : Voilà la limite de nos possessions ! a-t-il ajouté en se retournant vers nous, et nous montrant la poussière que la chute du boulet avait soulevée.

Le casernement est vraiment dans un état affreux, ou plutôt il n’y a pas de casernement : à peine si les hommes y trouvent un abri, l’hôpital n’est qu’une masure à faire frémir ; mais enfin il faut en prendre son parti, accepter ce que l’on ne peut changer. Heureusement on nous a laissé des vivres de bonne qualité, et, grace aux soins prodigués aux troupeaux nous espérons bien ne pas manquer de viande.

Cinquante hamacs ont été distribués par compagnie ; chaque homme a reçu un sac et une demi-couverture de campement. Les transports de l’armée n’ont pu amener la totalité de ces effets ; il en manque dix par compagnie, mais l’industrie des zouaves ne leur fait pas défaut de vieux sacs de l’administration sont remplis d’herbes sèches et se transforment en paillasses ; de vieilles laines trouvées dans la ville sont étendues et piquées entre deux toiles de sacs. Ces édredons d’un nouveau modèle remplacent les couvertures qui manquent.

Au point du jour, tous les travaux ont commencé : la petite colonie s’organise ; les ouvriers d’art, pris dans chaque compagnie ; se mettent à l’œuvre ; les jardiniers sous la surveillance du capitaine Peyraguay, ont tracé l’enceinte du jardin. L’on utilise jusqu’aux peaux de boeufs, qui, préparées avec soin, sont livrées à des soldats transformés en cordonniers pour les réparations de chaque jour. Les zouaves, du reste, bon esprit de corps aidant, nous finirons par passer notre exil, si ce n’est d’une façon agréable, au moins sans trop d’ennui.

Nous avons découvert, en nous promettant, sous les murs de la ville, un petit ravin rempli de bécassines et de perdrix ; l’augure est favorable, et le bonhomme Noé n’eut pas une joie plus grande lorsque la colombe lui rapporta la branche d’olivier. C’était, dû reste, le jour aux bonnes fortunes car, en rentrant, le télégraphe du poste d’Aïn-Telazit nous a transmis cette dépêche :

« L’armée est rentrée sans coup férir à Blidah.
« La majorité de la chambre a soutenu le nouveau ministère.
« La duchesse d’Orléans est accouchée d’un fils, le duc de Chartres. »

Si nous étions en France ou seulement à Alger, ces nouvelles nous