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Dans le sentiment du juste et de l’honnête que le ciel lui avait gravé au fond du cœur, Claudine découvrait un motif puissant de se rattacher au monde qu’elle n’avait fait qu’entrevoir. Elle avait reconnu à n’en point douter que ce monde-là était meilleur que le sien. Les gens de loisir y pratiquaient le bien, les autres parlaient d’honneur, de gloire, de vertu, mots sublimes qu’on ne prononçait point chez les paysans, hormis au sermon du curé. Ces dames de l’hôtel Rambouillet, qui dissertaient jusque fort avant dans la nuit sur la générosité ou la clémence, étaient au-dessus des humaines faiblesses, et la seule pensée d’une chose condamnable leur devait donner des syncopes. Par conséquent elles vivaient sans reproche et leurs maris de même, autrement elles ne les auraient point épousés. À la cour et à la ville, on ne faisait évidemment que se chérir, se dévouer les uns aux autres, s’unir contre le malheur, mettre sa personne et sa fortune au service de ses amis. L’ingratitude, l’orgueil et la cruauté y étaient ignorés, et, si quelqu’un se fût rendu coupable d’un grand péché, on l’aurait sans doute expulsé de la compagnie. Lorsque, par un retour naturel vers les gens qui l’entouraient, Claudine observait leurs manières rudes, le peu de facilité de leurs mœurs, l’humeur silencieuse que leur donnait le travail incessant, leur passage subit des champs à la table et de la table au lit, souvent sans prendre, par excès de fatigue, le loisir d’embrasser leur femme et leurs enfans ; lorsqu’elle voyait les uns ivrognes, comme son père, les autres intéressés, d’autres encore frappant sans pitié des bêtes de somme, elle pensait être parmi des barbares livrés aux vices de la nature, tandis que le monde des gens de cour n’était évidemment que vertus, mœurs parfaites, culture du cœur et de l’esprit.

En souhaitant de quitter son village, Claudine croyait donc aspirer au bien plus encore qu’au bonheur. Pour toutes ces raisons, elle fréquentait ses voisins le moins possible, sans pourtant leur témoigner ni fierté ni aversion. Lorsqu’elle eut seize ans accomplis, sa beauté donna dans les yeux de plusieurs garçons. Elle fut demandée en mariage, mais elle déclara qu’elle avait d’autres desseins. Maître Simon, qui considérait Claudine comme une personne de condition, n’osa murmurer, et les questions pressantes de dame Simonne sur les desseins de sa fille n’obtinrent pour toute réponse que des caresses. Les garçons impatiens d’avoir femme et ménage trouvèrent d’autres partis, et ne se tinrent pas pour offensés d’un refus. On pensa bonnement dans le village que Claudine voulait demeurer fille, et l’on ne songea point à contrarier son inclination.

Lee bruits publics entretenaient la bavolet te de ses amis de cour. Pendant la campagne d’Allemagne, il n’y avait point de jour où l’on n’apprît quelque victoire du duc d’Enghien, le nom de quelque ville