Page:Revue des Deux Mondes - 1850 - tome 5.djvu/322

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

sa route en visitant l’Amérique ou l’Océanie. Embarquons-nous donc avec l’honorable lieutenant Walpole, suivons-le dans sa longue campagne : le navire qui le porte aura beau se déplacer sans cesse ; nous saurons bien nous arrêter où il le faudra, observer à notre aise ce que l’officier anglais verra trop vite, et quelquefois compléter par nos propres souvenirs ce qu’il y aura d’inexact ou de superficiel dans les siens.


I

Une commission de lieutenant à bord du vaisseau de guerre le Collingwood vient fort à propos enlever M. Walpole (c’est lui-même qui l’avoue) à des études superficielles et à une dissipation profonde, dans un moment où ses joues pâles et sa constitution affaiblie lui font sentir la nécessité d’un brusque changement de régime. Quelques mois de croisière auront bientôt rétabli cette santé délabrée. Le Collingwood est en armement à Portsmouth. C’est un beau vaisseau de quatre-vingts canons dont la mission est de faire flotter le pavillon d’Angleterre sur toutes les côtes de l’Océan Pacifique. Parfait de formes et maniable comme un cutter malgré ses colossales dimensions, le Collingwood est un de ces nobles bâtimens qui font l’orgueil de leur équipage, et M. Walpole n’est pas trop à plaindre d’avoir à y passer quatre ans, de 1844 à 1848. En touchant le pont tout retentissant de cris joyeux, en passant près des batteries ouvertes d’où s’échappe le formidable tumulte des aspirans qui dînent, le lieutenant sent se réveiller en lui la fierté du marin, et devant ces dramatiques tableaux de la vie maritime se dissipent un moment tous les souvenirs de la vie de Londres. Cet océan qu’il va parcourir n’est-il pas à la fois la patrie et le tombeau du marin, tombeau glorieux, quand les flots recouvrent de leur écume les sanglantes victimes de quelque combat héroïque ; tombeau horrible, quand ils ne reçoivent dans leurs mornes profondeurs que les tristes débris d’un naufrage. Ces luttes sans gloire avec la nature sont un des plus sombres épisodes de la vie de mer, et quelques pages du livre de M. Walpole nous en font vivement sentir toute l’horreur. L’orage gronde, la mer mugit, la mâture du vaisseau craque, se courbe comme la houssine dans la main du cavalier. Sur les vergues, que le vent agite et balance, vingt matelots sont occupés à diminuer la surface que la voilure présente au vent. Tout à coup l’un d’eux est arraché à la vergue comme une de ces graines mûres qu’emporte la bise d’automne ; le malheureux tourbillonne dans l’air semblable à un lambeau de voile détaché de la ralingue. Au cri : Un homme à la mer ! tous les yeux se tournent vers l’océan, mais le matelot reste invisible dans le creux de la vague qui l’emporte. Une bouée de sauvetage est