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choses en étaient là, lorsque le bruit se répandit à San-Francisco que, dans un campement de Chiliens, les hounds s’étaient livrés la veille à d’épouvantables excès, qu’ils avaient massacré plusieurs femmes après les avoir indignement outragées sous les yeux de leurs maris, puis mis le feu aux tentes et brûlé les cadavres. La nouvelle de ces atrocités arriva à San-Francisco le soir. Le lendemain de grand matin, un nommé Brennan, chef d’une secte appelée mormons, qui venait de s’établir dans le pays, se dirige vers la grande place en agitant violemment une sonnette qu’il tenait à la main. Les habitans se réveillent et se rendent vers le même endroit, curieux de savoir ce dont il s’agissait. Brennan monte aussitôt sur une table et harangue la foule, devenue nombreuse et compacte. Homme du peuple, son langage fut grossier, mais franc et énergique. « Nous sommes donc des lâches, des misérables et des infâmes ? Nous restons ici les bras croisés et le nez en l’air pendant qu’une bande de brigands commet sous nos yeux des atrocités qui crient vengeance ! Attendrons-nous qu’ils viennent outrager nos propres femmes et nos filles ? Aujourd’hui, c’est le tour des étrangers ; mais demain notre tour, à nous, viendra. Américains, j’ai honte de vous ! Vous êtes des égoïstes et des lâches ! Quant à moi, je saurai défendre ma famille et mon bien. Je rentre chez moi à l’instant pour m’armer de mes pistolets, et je jure par le ciel que je brûlerai la cervelle au premier hound que je rencontrerai. Que tous ceux d’entre vous qui sentent battre leur cœur me suivent et fassent comme moi ! » La foule répondit à l’appel de son chef. Le cri aux armes retentit d’un bout de la ville à l’autre. Français, Anglais, Allemands, Américains, tous s’enrôlèrent pour cette croisade. Le soir, on avait enlevé tous les chefs des hounds. Le brave alcade du Sacramento en fit justice expéditive avec sa formule concise et favorite : « Pendez. »

À partir de ce moment, l’ordre le plus parfait n’a cessé de régner, non-seulement à San-Francisco, mais dans tous les environs. Au reste, depuis le mois de septembre, il existe une police régulière à San-Francisco : elle ne se compose que de quinze hommes ; mais ce sont des hommes énergiques et déterminés. Ils suffisent parfaitement à leur tâche ; ils consentent même, moyennant une assez belle somme, il est vrai (3 onces d’or par homme), à ramener tous les déserteurs.

On peut évaluer à deux mille par jour le nombre des personnes qui arrivent par mer en Californie. Chaque nation d’Europe est largement représentée dans ce mouvement d’émigration. On reconnaît les navires américains aux trois hourras formidables que poussent leurs passagers et leur équipage au moment de mouiller dans le port de l’Eldorado. Un simple manœuvre peut gagner en ce moment 150 piastres par mois (750 francs). Les cuisiniers gagnent facilement 300 piastres par mois, et les ouvriers, charpentiers, forgerons, etc., reçoivent des salaires