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aura reçu sa preuve et que l’on aura vu quelle force singulière le czarisme tire de ses attributs religieux et de cette idée de race, en soulevant le voile, on remarquera que, du sein ou à côté de cette église et de ce panslavisme officiels, surgissent dès à présent des idées religieuses et politiques qui font un contraste bien tranché avec celles du czarisme. Il sera facile de reconnaître que ce contraste est la conséquence naturelle de l’exagération du principe de la souveraineté absolue et de la conquête. Si donc le gouvernement russe veut se mettre en mesure de coopérer avec les autres cabinets au salut des sociétés modernes, il faut qu’à l’exemple de l’aristocratie anglaise et de tous les pouvoirs sagement inspirés, il tienne compte de cet esprit qui lui échappe, ou même qui le combat ouvertement. À cette condition d’une politique moins exclusive au dedans et moins conquérante au dehors, il peut aspirer sérieusement et avec succès à ce rôle conservateur qu’il semble ambitionner.


I

Le gouvernement du czar est revêtu de l’autorité la plus absolue ; pour se maintenir dans sa plénitude, cette autorité a besoin de s’affirmer constamment, — en un mot, d’exercer sans relâche sur la nation un prestige plus fort que le sentiment de ses droits. Si l’on s’en rapporte à un écrivain qui a pénétré fort avant dans le caractère des Russes, qui ne leur est point hostile, M. Mickiewicz, ce peuple est éminemment spiritualiste ; le gouvernement ne le domine et ne le conduit qu’à l’aide d’une puissante influence morale. Cette influence, au premier regard, c’est la crainte, mais la crainte fortifiée par l’enthousiasme sans lequel elle ne serait que corruption et impuissance. « La discipline russe frappait l’ame et partait d’un principe de terrorisme spirituel ; » dit M. Mickiewicz en parlant du rôle des Russes dans la guerre de sept ans. À ce sujet, il met en regard les procédés de Frédéric, fusillant ses soldats quand ils manquaient à leur devoir, et ceux du général russe Munnich, publiant, au milieu d’une campagne contre les Turcs, un ordre du jour par lequel il défendait aux soldats d’être malades, d’avoir la peste, sous peine d’être enterrés vifs, et parvenant ainsi, par ce prodigieux effet de terreur, à éloigner le fléau. « L’enthousiasme moral donne de la force, ajoute M. Mickiewicz ; la terreur peut de même électriser l’homme et l’élever au point de vaincre toutes les difficultés physiques, même le mal corporel. Pour produire un tel effet, l’enthousiasme suffisant n’existait plus dans les armées de l’Occident, tandis que la terreur existait dans l’armée russe et lui assurait partout le triomphe. »

Entretenir dans le cœur de ses sujets ce terrorisme spirituel, voilà