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combinaison nouvelle des élémens qu’elle est habituée à se représenter comme composant l’homme ; là des observateurs curieux qu’il ne peut satisfaire qu’à force d’originalité, parce que leur unique occupation, à eux, est d’étudier sans cesse ce que leur sens intérieur leur rapporte vaguement des choses et de chercher sans cesse à s’en rendre compte, en se désespérant de ne jamais pouvoir trouver qu’une traduction incomplète de ces mystérieuses intuitions.

Et que l’on me comprenne bien. Je ne fais pas allusion ici à des coquetteries d’érudition devant lesquelles un drame ne pourrait trouver grace, à moins de leur débiter ce que Niebuhr et Grote ont découvert dans les légendes romaines et grecques. Je veux dire seulement qu’en s’habituant à examiner de près les hommes et le monde, ceux qui ont le temps de réfléchir sont arrivés à saisir mille nuances invisibles pour d’autres, à en pressentir beaucoup plus encore, et à pousser ainsi à l’excès ce que j’ai désigné comme la tendance générale de l’esprit anglais ; je veux dire enfin que, soit qu’il s’agisse d’un épisode de mœurs modernes ou d’une tragédie historique, ils ont besoin, pour y prendre plaisir, de retrouver au moins dans les personnages du poète tous les minutieux agens qu’ils aperçoivent dans les vivans, ou, en d’autres termes, d’y retrouver ce qui ne permet plus aux personnages du poète d’être conformes à l’idée que le public ordinaire se fait des hommes. De tout cela est-il trop audacieux d’induire que peut-être le moment est venu où la poésie scénique, la tragédie du moins, doit abandonner à d’autres branches de la littérature (au poème dramatique par exemple) une partie de son ancien domaine ? Le chimiste qui veut rester à la hauteur de la science se voit contraint à n’écrire que pour les savans ; s’il veut s’adresser aux masses, il ne peut songer à satisfaire les initiés. Sans spéculer sur ce que les siècles lointains réservent au théâtre, je pense que, pour long-temps encore, le poète tragique se trouvera placé dans un semblable dilemme ; je le crois d’autant plus que lui aussi est un savant dont les conceptions sont tenues de résumer toute notre science, sous peine de n’être pour nous que des abstractions et des fantômes incapables d’éveiller nos sympathies. La direction qu’a prise M. Taylor est à elle seule un fait assez significatif. Le plus grand talent dramatique du jour en Angleterre, le seul qui ait su donner au drame une forme vraiment en harmonie avec les lumières de son temps, a désespéré lui-même de rendre ses productions assez émouvantes pour la scène, et, en y adaptant après coup la première partie de son l’effet qu’il a produit sur le public a été loin d’égaler celui d’un mélodrame. Ce n’est pas la première fois, du reste, qu’une tendance excessive à l’analyse n’a pas été favorable au théâtre ; cela s’est vu en Hollande, et après tout il ne serait pas extraordinaire que la tragédie eût la destinée de l’épopée, qui, après Homère et Hésiode, a dû, elle aussi, céder un fragment de son royaume : l’histoire et l’astronomie. Il y a loin de là, d’ailleurs, à l’anéantissement de l’art scénique. Tout en restreignant sa sphère, le drame représenté peut encore prétendre à de hautes qualités littéraires, et, sous la direction d’une opinion publique jalouse et prévoyante, il lui reste surtout un beau rôle à remplir, celui de travailler, sinon à instruire les masses, au moins à stimuler leur intelligence sans trop exciter leurs passions.


J. MILSAND.