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rien de l’esprit révolutionnaire moderne. Ils ne sont pas des sceptiques frondeurs, mais des sceptiques pratiques ; leur art consiste non pas à renverser les puissans de ce monde, mais à s’arranger avec eux le plus habilement possible, et à profiter de leurs maladresses. Ce n’était donc pas à ces hommes que les socialistes pouvaient aller parler de fraternité abstraite, d’harmonie, d’unité, de propriétés possédées par l’état. Il leur était complètement impossible de faire entrer dans l’esprit des paysans le mysticisme révolutionnaire et les produits somnambuliques de leur rêveuse analyse.

Ils ne pouvaient pas davantage les entraîner par la politique cosmopolite au moyen de laquelle ils séduisent tous les niais des cités ; il leur était encore moins possible de les soulever au nom de la république ; voici pourquoi. Le paysan, comme l’ancienne aristocratie féodale, comme tout ce qui tient au sol, est essentiellement patriotique ; il n’y a pas de classe dans la société chez laquelle l’idée de patrie soit aussi peu une idée que chez les paysans, il n’y en a pas que elle soit autant un instinct, un élément même de la vie. Le champ qui est autour de la maison semble s’élargir et devenir le sol entier de la France. Cet amour de la patrie est très obscur chez eux : il est confus comme les mystères de l’organisation, comme les traditions, mêlé à la vie, au sang ; mais pour peu qu’on les presse, on voit jaillir de toutes parts le patriotisme. Un jour, je causais avec un médecin de nos campagnes, un enfant de paysan que son père avait fait élever avec les fruits de son travail et de son économie. La conversation roulait sur la puissance croissante de la Russie et les menaçantes éventualités que cette nation faisait planer sur l’Europe, lorsque son père, le vieux paysan, ayant mal compris et croyant qu’il était question d’une invasion des Russes, se leva au milieu d’un élan de patriotisme magnifique. Je n’oublierai jamais ce vieillard qui avait été jeune en 92, avec ses longs cheveux blancs, son visage, austère comme celui d’un homme dont l’unique passe-tempss a été le travail, ces rides profondes et larges qui indiquent chez les vieillards une, vie bien conduite et consacrée au devoir. Les seules traditions réellement historiques que les campagnes aient conservées sont un souvenir confus des vieilles guerres des Anglais, souvenir que Napoléon est venu raviver et auquel il a redonné une signification patriotique. L’amour de la pierre du foyer, les préjugés des temps féodaux sur la famille, les superstitions qui enchaînent le monde des morts au monde des vivans, les croyances au retour de l’ame lorsqu’elle est tourmentée par le souvenir d’une vie mal employée, sont encore tout-à-fait vivaces. Les campagnes sont la dernière force de résistance de la France et la plus solide. On aura beau les infecter d’idées socialistes, exciter leurs haines, les pousser à une jacquerie tout cela ne changera pas leur nature. Eh bien ! oui, ces haines, les paysans les