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pure et simple ; mais il y aurait de notre part égoïsme à le demander. Nous avons vu, pendant son séjour à Rome, bien que l’ayant fait avec notre chère mère, combien cet éloignement de la patrie, de ses amis et de ses habitudes lui coûtait de privations. Ensuite, nous avons notre père âgé qui habite avec elle, et qui resterait bien isolé, ne pouvant recevoir les mêmes soins dans la famille de ma sœur aînée. Cette réunion de motifs, et bien d’autres encore, font que je désirerais que Léopold fût en disposition de se marier. Quand je le lui dis, il me répond Marie-toi toi-même ; je ris, et ça finit là. Mais je suis contrarié de ne pouvoir réaliser l’idéal du bonheur pour mon frère. Les circonstances ne nous ont pas toujours rapprochés comme maintenant. Peut-être mon caractère en serait-il meilleur. Ce qu’il y a de certain, c’est que, malgré tout le bien qu’il veut vous dire de moi et celui que vous en pensez déjà, je me trouve au-dessous de l’opinion, et la justice exige que j’avoue que je suis souvent fort peu propre à servir de consolateur et de soutien à mon frère. Mon travail m’occupe exclusivement, et je ne puis, comme le ferait une femme, suivre toutes les réflexions de Léopold pour leur ôter l’amertume qu’elles contractent dans son cerveau. Quelle malheureuse disposition pourtant ! Tant d’élémens de bonheur : de la religion, du mérite, des vertus, des talens, et tout cela pour se tourmenter ! Mystère inconcevable de notre pauvre organisation humaine ! On s’y perd ! Changeons de discours… »

Quand, un mois après la mort de Léopold, Aurèle fut revenu de son premier trouble, et que son esprit put rassembler les circonstances de ce tragique événement, il écrivit (le 17 avril) à M. Marcotte :

« Très cher et excellent ami, le 15, date de la dernière lettre que vous écrivit Léopold, était un dimanche. Nous avions l’habitude de passer ces jours-là à la maison, soit à écrire, soit à nous reposer. Dans la matinée, un jeune peintre allemand, qui est un ami bien dévoué, vint nous prendre et nous conduisit chez des dames vénitiennes pour voir des miniatures. Après être rentrés et avoir déjeuné, nous étions dans la grande salle à causer avec Joyant. En parlant de mes petits succès, Léopold, qui, déjà la veille, m’avait tenu un langage semblable, me dit que je devrais me marier tandis qu’il en était temps, que ce serait une folie de ne pas le faire, etc., etc. Il me prêcha avec tant de chaleur, de force et de sentiment à ce sujet, que toutes les raisons que j’aurais eues à lui opposer ne valaient plus rien. Le soir, nous dînâmes avec quelques amis chez le restaurateur, et notre Allemand nous conduisit chez un médecin de son pays venu ici pour sa santé et accompagné de sa femme et de sa belle-soeur. J’y allais assez ordinairement le dimanche soir, et enfin, à force de prières, j’étais parvenu, ce soir-là, à conduire Léopold chez ces dames, qui s’informaient toujours de lui avec intérêt.