Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/99

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


cœurs dévastés : c’est le besoin de protester contre la tyrannie qui les écrase, protestation le plus souvent silencieuse et sourde, mais sans repos du moins et sans trêve. « Ni la compassion ni la cruauté, disait Maurice Mochnacki, ne pourront réconcilier le Polonais avec la ruine de sa patrie. Sous une domination compatissante, il se révolte, parce qu’il le peut ; sous une domination cruelle, il se révolte, parce qu’il le doit. » Il est une chanson terrible qui se chante d’un bout à l’autre de la Pologne sur un air traînant et plaintif, comme on les aime dans le pays ; c’est avec cette chanson-là que les mères endorment leurs enfans : c’est la chanson des mères polonaises. — La mère polonaise doit de bonne heure accoutumer son fils à savoir ce que c’est qu’une chaîne, ce que c’est qu’un carcan, pour qu’il ne tremble pas plus tard devant le fer de la hache, pour qu’il regarde sans pâlir la corde qui l’étranglera. La mère polonaise doit donner à son fils une prison pour berceau ; elle doit l’abreuver de sang et de fiel, l’instruire à maudire, l’habituer au mensonge, au parjure et à l’hypocrisie ; car il n’est pas destiné, comme les autres enfans des hommes, à combattre au champ d’honneur pour la liberté, il ne combattra pas à la clarté des cieux. « Celui qui va le provoquer, c’est un lâche espion ; celui qui va lutter contre lui, c’est un juge vendu ; la lice qu’il va baigner de sa sueur sanglante, c’est un cachot souterrain ; l’arbitre qui va prononcer sur son sort, c’est un ennemi qui a soif de vengeance : s’il succombe, il n’aura d’autre monument qu’un gibet, et son nom ne vivra que dans les colloques nocturnes, où ses frères le diront à voix basse. »

Cette litanie sauvage n’est pourtant qu’un fidèle écho des horreurs de la réalité. La poésie n’eût pas trouvé d’inventions aussi lamentables ; l’enfer de Dante ne vaut pas les enfers russes, car il est bien entendu qu’il s’agit ici du régime moscovite : l’Autriche ni la Prusse ne pourraient descendre à tant de barbarie. Cette barbarie néanmoins a manqué son effet : au lieu de briser les ames, elle les a repliées sur elles-mêmes ; elle leur a donné des forces plus qu’humaines pour se raidir contre leurs tourmens, pour sembler insensibles et froides au milieu de leurs plus poignantes angoisses. Et quelles angoisses, grand Dieu ! Comment les rendre ? Comment se figurer, par exemple, ces arrestations mystérieuses qui viennent en pleine nuit surprendre toute une famille ? La maison est envahie, son chef entraîné : « A ne pas vous revoir ! à ne pas vous revoir ! » s’écrie-t-il sur le seuil, et c’est là le dernier adieu qu’il laisse à tous les siens, car plutôt que de se rejoindre en Sibérie, mieux vaut ne se rejoindre jamais. La femme abandonnée reste folle de terreur, l’enfant bégaie en pleurant : — Est-ce que le Moskal est encore là ? Mais, avant de grandir en âge, l’enfant lui-même, tant il est éprouvé, grandit souvent en résignation courageuse. On n’a qu’à lire dans les Dziady l’histoire de ces vingt écoliers de Samogitie qu’on expédie pour les steppes, enchaînés sur les fatales kibitka :