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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/849

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fameuse maxime : La propriété, c’est le vol ? — Lui-même, et il en a dit bien d’autres de la même force. — Et vous pouvez avoir quelque chose de commun avec le prédicateur de pareilles doctrines ? — Oui, parce qu’au milieu de nos despotes, il est resté libéral. Entendons-nous d’ailleurs une bonne fois sur le procédé habituel de M. Proudhon dans l’expression de ses idées. Avant tout, c’est un écrivain. Sans le savoir peut-être, sans le vouloir, il cherche plutôt le mot fort que le mot juste, il veut faire de l’effet. Il est de l’école de Rousseau, dont il rappelle quelquefois l’éloquente brutalité, et Rousseau, comme on sait, n’y allait pas de main morte ; pour lui, le plus gros mot était le meilleur. Si M. Proudhon s’était borné à faire une critique raisonnable des abus de la propriété, son livre serait passé inaperçu ; il a dû au contraire à la hardiesse sauvage de sa conclusion de faire un peu de bruit, et il est permis de croire que c’est là surtout ce qu’il voulait. Lui-même a reconnu plus tard en plusieurs occasions qu’il avait été trop loin ce jour-là ; voici notamment ce qu’on lit dans un article signé de lui, publié récemment par son journal, le Représentant du Peuple : « Je ne viens pas ici, avec une sotte et lâche impertinence, commenter la formule trop connue et trop peu comprise : la propriété, c’est le vol. Cela se dit une fois, cela ne se répète pas. Laissons cette machine de guerre, bonne pour l’insurrection, mais qui ne peut plus servir aujourd’hui qu’à contrister les pauvres gens. » On voit qu’il est difficile de s’exécuter de meilleure grace.

Maintenant que le lecteur est dans le secret, il aura, je l’espère, un peu moins peur des mots la précaution est bonne à prendre avec M. Proudhon ; c’est un esprit original sans nul doute, le plus original, peut-être même le seul original de tous ceux qui ont entrepris de nos jours la réforme de la société ; mais, s’il a la réalité de l’originalité, il en a aussi la manie. A tout instant, il vous renverse par une proposition étourdissante, il ne procède que par hyperboles, par alliances de mots inattendues ; pour ceux qui aiment la nouveauté, il a cette saveur de haut goût qui les attire ; pour les autres, il aime à les troubler par la singularité de ses paradoxes. Mais ne vous laissez pas intimider par l’apparence, allez droit à l’idée exprimée avec tant de fracas ; vous la trouverez presque toujours juste et beaucoup moins subversive qu’elle n’en a l’air. Même quand M. Proudhon fait sa plus grosse voix, quand il crie le plus haut contre la société, contre la bourgeoisie, contre le gouvernement déchu, contre ce qu’on appelle aujourd’hui la réaction, il est bon homme au fond et se contente de peu. J’en sais plus d’un qui est sans s’en douter plus révolutionnaire que lui. Pour dégager le vrai du faux dans sa doctrine, il suffit de la dépouiller de l’exagération de la forme ; souvent même il n’y a rien ou presque rien à faire pour séparer la vérité de son alliage, et dans ce cas la lecture de M. Proudhon