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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/840

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mêlé de paroles amères, soyez sûr que ce sont les Francs de la première race, les Francs neustriens, ceux qui s’allièrent aux populations gallo-romaines et jetèrent les premiers fondemens de la France. Dans une belle scène de son Attila, Corneille célèbre en termes magnifiques ces origines de la patrie :

Un grand destin commence, un grand destin s’achève ;
L’empire est prêt à choir, et la France s’élève.


C’est sans doute ce grand destin qui irrite l’auteur, et les glorieux chefs du Ve siècle paient au roi Louis les dettes de Napoléon. Le fait est que Clovis est fort maltraité. En revanche, les rois francs de la seconde race sont loués franchement et sans parcimonie. On voit que l’auteur connaît les beaux travaux de la critique historique du XIXe siècle ; il sait que la seconde race fut une seconde invasion germanique, et que de Pépin-le-Bref à Hugues Capet c’est la conquête qui triomphe. Quand il arrive au moyen-âge, empereurs et poètes sont glorifiés avec amour. Othon-le-Grand et Frédéric Barberousse occupent dans leurs niches toute la place qui leur est due ; Frédéric II lui-même, ce terrible mécréant, Frédéric II, est amnistié, et nulle parole fâcheuse ne vient amoindrir l’éloge. Il est visible que le grand-juge est disposé à l’indulgence. N’a-t-il pas autour de lui tous les poètes et tous les artistes, tous les cœurs naïfs et toutes les ames fortes qui ont brillé, pour l’honneur du genre humain, dans cette dure et inique société du moyen-âge ? N’a-t-il pas Wolfram d’Eschembach, Walther de Vogelweide, et le chantre inconnu des Niebelungen, et l’architecte de la cathédrale de Cologne, et le vainqueur de la Wartbourg, Henri d’Ofterdingen, et la chère sainte Élisabeth ? Il sera peut-être plus embarrassé, avec les héros du monde moderne. Voici d’abord Gutemberg. « Depuis son invention, s’écrie l’auteur, il n’est pas plus facile d’arrêter la pensée qu’il ne le serait d’arrêter la lumière. » Belles paroles et pleines de promesses, si l’on ne tirait immédiatement cette conclusion bien maigre : « Aucun empereur de la Chine ne pourra plus détruire les fruits de l’esprit et empêcher la prédication de la vérité. » Cela dit, l’auteur s’arrête. Quoi donc ! serait-ce là l’unique conséquence de la découverte de l’imprimerie, et la liberté de la presse serait-elle réservée par privilège aux missionnaires du fleuve Jaune ? Rendons justice au roi Louis : quelques-uns des hommes éminens du XVIe siècle ont une digne place dans sa galerie. Je ne parle pas seulement d’Albert Durer et de Pierre Vischer, d’Érasme et de Copernic ; mais Jean Reuchlin, Franz de Sikkingen, Ulric de Hutten lui-même, Ulric, ce joyeux et redoutable railleur, sont loyalement installés dans l’attitude qui leur convient. Le sentiment de la patrie a triomphé ici des mesquines et ténébreuses rancunes. Il y en a une pourtant, il y a une de ces haines que ni la patrie ni la vérité n’ont pu