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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/795

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suivante : « Nous Michel Stourdza, par la grace de Dieu, woïvode, prince régnant de Moldavie, avons reçu par le consulat impérial russe une communication du chancelier d’empire comte de Nesselrode. Cette dépêche est une nouvelle preuve de la sollicitude avec laquelle notre très haut protecteur veille au bonheur des Moldaves en ce temps de crise qui menace l’ordre social et renverse les souverains légitimes dans tout l’Occident. Sa majesté l’empereur a déclaré qu’elle était décidée à ne pas souffrir que l’anarchie se répandît dans les provinces ottomanes placées sous sa protection, et qu’elle emploierait sa puissance à contrecarrer toute entreprise qui tendrait, soit à relâcher les liens de ces provinces avec l’empire ottoman, soit à modifier leur constitution politique, etc. » On a là un modèle du style russe ; il est impossible d’habiller la violence de plus d’hypocrisie. Il y a quelque chose pourtant de plus curieux encore, c’est l’éloquence des popes expliquant à leurs paysans le grand complot du prêtre de Rome, qui a renversé tous les rois, parce qu’ils étaient amis de leur père l’empereur et de leur sainte religion, qui va maintenant pousser contre eux tous les peuples latins insurgés, et déchaîner jusqu’au Turc contre l’église grecque.

Voilà par à peu près l’histoire d’un mois en Europe dans cette grande année 1848. Si sous le feu croisé des événemens, si de cette masse énorme de dits et de gestes nous pouvons essayer de tirer quelques conclusions générales, voici peut-être celles qui nous frapperaient le plus. Auprès de nous, au contre-coup de nos embarras et de nos anxiétés, la révolution se fait, en tant que possible, sage et modérée : plus nous avons penché vers le radicalisme, plus nos voisins inclinent à la conservation. Loin de nous, au cœur de régions jusqu’alors trop fermées, les nationalités, peu à peu ressuscitées par une longue paix, réclament enfin satisfaction : en un siècle d’idées humanitaires, en face des théories communautaires, qui dans l’homme ne regardent que l’espèce et par amour pour l’espèce méprisent un peu trop la patrie, c’est une bonne leçon que nous donnent ces barbares d’avoir toujours si vigoureusement préservé leur individualité nationale. Pour peu que cette double conclusion ait de sens et de réalité, le présent sera ce qu’il voudra, nous ne sommes pas encore prêt à désespérer de l’avenir.


ALEXANDRE THOMAS.