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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/766

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ne lui est légalement fermé. Le paysan turc n’est point indifférent aux innovations par lesquelles les derniers temps ont été signalés ; il les approuve, puisqu’en qualité de travailleur il souffre de la misère générale du pays, et qu’en qualité de patriote il connaît les périls de sa race ; mais il n’est pas entraîné par les sollicitations de l’intelligence à prendre l’initiative ni des guerres sociales ni des révolutions politiques. Il sent peut-être qu’il n’y a point dans son pays de maux systématiques, et, plein de foi en la Providence, héritier de la résignation que les chrétiens de l’Occident ont de si bonne heure sacrifiée à la tentation des nouveautés politiques et religieuses, il attend avec patience que le bien se fasse de lui-même, par sa propre vertu.

Les paysans bosniaques sont moins qu’aucune autre tribu de la famille illyrienne éloignés des principes et des habitudes qui prévalent chez les Turcs. Seulement, divisés entre eux, attachés les uns au catholicisme, les autres à l’orthodoxie grecque, et un grand nombre à l’islamisme, partagés aussi par la diversité des clans, ils vivent dans l’état de guerre. Cultivateurs ou pasteurs, ils auraient le goût du travail au lieu de celui des armes, qu’ils rencontreraient en vérité quelques difficultés à le satisfaire. Le calme, la paix, la sécurité, sont inconnus dans leurs montagnes. Combien de fois, pour le moindre incident de la vie ordinaire, n’a-t-on pas vu toute la population en émoi, arrachée à la charrue, se soulever le fer et le feu à la main pour porter d’un village à un autre la ruine et la désolation ! Aussi le paysan bosniaque est-il voué à l’indigence la plus profonde. Dans les années heureuses, son robuste tempérament l’empêche de sentir toute l’étendue de ses privations ; mais les momens de disette, qui ne sont point rares, ramènent pour lui d’horribles souffrances, car de quel côté chercher le pain qui lui manque ? A l’est, les rochers et les plaines de la Serbie sont bien gardés ; au midi, l’Albanie est prête à repousser le brigandage par le brigandage ; quant à l’ouest et au nord, ils présentent à toute tentative d’agression l’obstacle mobile des colonies militaires de la Hongrie, qui, au moindre assassinat commis sur la frontière, répondent par d’immenses et victorieuses razzias en bonne forme. La physionomie du pays porte l’universelle empreinte de la terreur sous le poids de laquelle il gémit. En beaucoup d’endroits, les maisons ressemblent à de petites citadelles sombres et menaçantes ; des postes d’observation sont établis quelquefois dans les arbres, le long des chemins. Quiconque ose s’aventurer parmi ces populations, sans cesse armées pour attaquer ou se défendre, court à chaque pas le risque de payer cher sa témérité, à moins d’une connaissance préalable de la vie orientale et d’une simplicité d’esprit qui éloigne tout soupçon. Sur le fond de ce tableau lugubre, des femmes, rigidement voilées, passent ainsi que des ombres, et les rues des villes, comme les campagnes, ne sont guère traversées