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Page:Revue des Deux Mondes - 1848 - tome 22.djvu/760

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pachaliks et d’affranchir les rayas cultivateurs en exterminant les beglouks, malgré les janissaires eux-mêmes, sur le corps desquels il fallut d’abord passer. A défaut de résultats plus positifs, on peut dire que partout où les obstacles ont été écartés par ce douloureux procédé de l’amputation, l’ancien esprit de démocratie a reparu spontanément et que les municipalités détruites se sont reconstituées d’elles-mêmes ; il a suffi de laisser faire. Aussi tout s’est-il accompli sans unité et sans ensemble, et, si l’on excepte les principautés du Danube, il n’existe point véritablement en Turquie de législation de la propriété. A la place de lois écrites et régulières, il y a des usages, des coutumes et des faits confus, qui tiennent à la fois du régime du clan et de l’ancienne féodalité militaire, comme en Bosnie, et de la communauté slave, comme dans maintes localités de la Bulgarie et de la Roumélie. On trouverait aussi dans quelques régions montagneuses de la Macédoine des traces d’un état de choses encore plus incertain que l’on peut rattacher à la vie pastorale des premiers Osmanlis. Quant aux principautés du Danube, celles de la rive gauche, la Moldavie et la Valachie, sont sous le régime d’un code qui est un mélange de féodalité occidentale et de hiérarchie byzantine ; celle de la rive droite, la Serbie, jouit librement des bienfaits de la propriété individuelle sans compromis et sous l’empire respecté du droit commun.

Il y a au fond trois principes distincts : le principe musulman, qui a régné par la puissance de la victoire et de l’épée ; le principe slave, qui s’est conservé par la vertu des traditions chez les Bulgaro-Serbes ; le principe romain, qui n’a pu être entièrement étouffé chez les Valaques. Le principe romain n’exclut pas l’aristocratie, tandis que le principe slave et le principe musulman, qui ont ensemble plus d’un point de contact, conduisent logiquement à la démocratie, pour peu qu’on les abandonne à leur libre développement. De là deux civilisations, deux sociétés très différentes : la société moldo-valaque, qui est aristocratique, puis la société illyrienne et musulmane, qui est anarchique en Bosnie, incertaine en Bulgarie, démocratique chez les Serbes.

L’aristocratie moldo-valaque n’est point une aristocratie de naissance, et elle ne dérive point, comme celle de la Hongrie par exemple, de la conquête ou d’une usurpation du territoire communal. La propriété a commencé sur la rive gauche du Danube, dans l’ancienne Dacie, par être romaine, individuelle, et l’aristocratie actuelle ne s’y est formée que par une importation du dehors, une imitation bâtarde de l’Europe féodale. En Moldo-Valachie, toute fonction publique, civile et militaire, donne la noblesse et un rang spécial dans l’une des trois classes de ce grand corps. Les rangs civils correspondent aux grades de l’armée, et sont personnels, par conséquent viagers. A la troisième génération, cette noblesse se perd avec les privilèges qu’elle